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Quand « Les Maîtres de l’Air » prennent leur envol

Austin Butler et Callum Turner profitent d'une accalmie avant de lancer leurs bombardiers dans les cieux guerriers.

Austin Butler et Callum Turner profitent d’une accalmie avant de lancer leurs bombardiers dans les cieux guerriers.

En 2024 Amblin, la boîte de production cinématographique et télévisuelle de Steven Spielberg, nous offre une mini-série de luxe de toute beauté.

Chaque épisode (au nombre de 9) de cette première saison regorge d’un luxe de détails que pourraient lui envier les trois-quarts de la production cinématographique actuelle. Mais bon, c’est entendu, Steven Spielberg est un nabab, un vrai, d’Hollywood ; à lui seul il est à la fois David O. Selznick, Irving Thalberg et Robert Evans. Il règne incontestablement en maître des bienséances à Hollywood, aux côtés d’un autre monstre sacré à qui on fiche royalement la paix : Clint Eastwood, et sa compagnie de production Malpaso. Qu’on ne s’y trompe pas, Amblin et Malpaso, grâce à un modèle économique performant, sont aujourd’hui de véritables studios de cinéma, qui non seulement financent des films, mais les accompagnent aussi jusqu’à leur sortie en salles ou sur les plateformes. En outre, ce sont de véritables créateurs qui œuvrent aux commandes de ces structures de production. Il n’est pas question de faire n’importe quoi.

La série Masters of the Air (1 saison – 2024) se déroule en 1943, au plus dur de la guerre aérienne que se livrent les Alliés et les Nazis ; il s’agit de suivre quelques têtes brûlées d’une Compagnie d’aviateurs (pilotes, navigateurs, mitrailleurs, mécaniciens, opérateurs radio) intégrée à la 8e Armée de l’U. S. Army. L’Air Force, installée dans des bases sur le sol anglais, fourmille de jeunes mâles qui rêvent d’en découdre dans le ciel avec les chasseurs allemands. Mais la guerre aérienne, cruelle, et son champ de bataille en plein ciel au-dessus de la France, de la Belgique, de la Hollande et de l’Allemagne, n’offre aucun répit.

À chaque retour de mission de bombardement plus d’un aviateur manque à l’appel. Les deux jeunes Majors qui pilotent des bombardiers américains, qui deviennent amis quand ils sont encore sur le sol américain, nouent une relation de camaraderie militaire tout feu tout flamme, mais ne sont jamais dupes à propos de ces missions à haut risque que le commandement leur confie, et qu’ils doivent exécuter en plein jour. La braise de leur vingt ans couve, en sourdine, et même si on réchappe aux flaks des DCA ennemies, qu’adviendra-t-il lors de la prochaine sortie aérienne ? Qui restera sain et sauf ? Et qui reviendra en un seul morceau ?

Masters of the Air, mini-série magnifiquement photographiée, mise en scène et interprétée (merveilleux Austin Butler et Callum Turner), est un bijou télévisuel qui a trouvé refuge sur Apple tv+.

À voir toutes affaires cessantes, tant ce spectacle prodigieux pose, de manière nuancée et délicate, bon nombre de questions qui font mal aujourd’hui encore (en Ukraine, en Arménie, dans la Bande de Gaza, en Israël, au Yémen,…).

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En mai fais-ce qu’il te plaît…ou pas : « May December » de Todd Haynes (2024)

 

Natalie Portman, notre nouvelle Audrey Hepburn, en miroir de Julianne Moore, la réincarnation du glamour Garbo/Tierney.

Natalie Portman, notre nouvelle Audrey Hepburn, en miroir de Julianne Moore, la réincarnation du glamour Garbo/Tierney.

Dans le nouveau film de Todd Haynes , le chouchou de la critique parisienne et provinciale bobo-centrée, on ausculte la vie d’une famille cellulaire états-unienne (le père, la mère, le fils et les deux filles, sans oublier les chenilles d’élevage), installée à Savannah en Géorgie, à l’aune du scandale qui défraya la chronique une vingtaine d’années auparavant.

May December (2024) nous raconte l’histoire d’une femme au foyer, mariée avec des enfants, qui, lorsqu’elle avait 36 ans, a vécu une relation sentimentale et sexuelle avec un gamin âgé de seulement 13 ans (il était scolarisé au moment des faits dans ce qui est l’équivalent d’une classe de 5ème en France). En 2015, une actrice californienne vient rencontrer la femme en question, car elle a été choisie pour l’incarner sur grand écran très prochainement.

La rencontre entre l’actrice hollywoodienne, qui a l’âge qu’avait celle qui détournait le gosse vingt ans auparavant, et cette dernière, promet de sulfureuses étincelles. Qui ne viendront pourtant pas.

Qu’est-il arrivé à tous ces cinéastes américains issus du cinéma indépendant U.S. (qui avait autrefois sa Mecque au Festival de Sundance dans l’Utah – tiens, bonjour le Sundance Kid : clin d’œil au héros de mon enfance, le toujours impeccable Robert Redford) ?

Bon, je digresse, je digresse. Reprenons : ces réalisateurs indé donc, aiment tellement se regarder filmer (ça, il faut avouer, les gros-plans en macro-photo de chenilles, de papillons, et même d’une chrysalide – sublime – qui éclot, sont de toute beauté !), qu’on veut nous en mettre plein les mirettes en nous faisant croire qu’on peut faire beaucoup mieux que la série de 2020 qui avait déjà tout exprimé sur le sujet : A Teacher (1 saison de 10 épisodes à ce jour, visible en SVOD sur Disney+).

Pourtant Natalie Portman est convaincante, elle joue à la perfection le rôle de cette actrice californienne-vampire qui veut s’approprier le mojo d’une Julianne Moore irrésistible, seul véritable personnage de cinéma totalement control-freak ; ainsi lorsque Julianne apparaît à l’écran, se dessine devant nos yeux éblouis toutes les fêlures béantes d’un personnage de femme esseulée, autrefois Reine majestueuse d’apparat en son Royaume de toc, qui veut continuer à vivre dans le déni, et qui ne pardonnera jamais rien à personne si on se met en travers de son chemin. La performance de Julianne Moore est encore une fois étourdissante, et le plan de la comédienne qui erre dans les bois avec un fusil de chasse dans les mains au petit matin, sauve à lui seul ce film bien trop élevé pour être totalement abouti.

Je veux revoir Natalie Portman dans un prochain Star Wars au cinéma, nom de nom. Et revoir également Julianne Moore, un flingue à la main, dans un vrai Vigilante Movie, pour une fois (Jodie Foster l’a bien fait, elle).

Allez Hollywood ! Exaucez nos vœux une fois encore pour cette nouvelle année qui démarre, quoi !!!

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Le 1er film événement de 2024 : « Pauvres Créatures » (2024) de Yórgos Lánthimos

Willem Dafoe et Emma Stone, un savant allumé et sa création.

Willem Dafoe et Emma Stone, un savant allumé et sa création.

La saison cinématographique 2024 démarre avec un chef-d’œuvre : il s’agit du nouveau film du réalisateur grec Yórgos Lánthimos, intitulé Pauvres Créatures, et récompensé cet été (2023) par le Lion d’Or du meilleur film à la Mostra de Venise (gage de qualité pour tout.e cinéphile qui se respecte).

Dans ce 8e long-métrage du réalisateur grec, il est question de créatures à la recherche de leur humanité profonde. Bella Baxter, incarnée à la perfection par Emma Stone (avec peut-être un second oscar à la clé dans un leading role), veut découvrir le monde ; et en s’émancipant, en s’affranchissant du rôle démesuré joué par les hommes, à Londres comme à Lisbonne, ou à Alexandrie, elle va acquérir une part d’humanité qui lui faisait défaut, croyait-elle. Cette nouvelle œuvre cinématographique du cinéaste grec est une dystopie steampunk :  Yórgos Lánthimos invente sous nos yeux un monde singulier, excessivement coloré, et y plonge ses personnages (fort attachants) comme on place des insectes, des batraciens et des serpents (certains venimeux, d’autres non) dans un vivarium.

Le film est un festin pour les sens, tant sa richesse chromatique et sonore n’a d’égale que la perfection de l’interprétation. Emma Stone (qu’on avait profondément aimée dans La La Land de Damien Chazelle) s’y transforme en Reine de la Comédie dramatique. Et l’utilisation de la nouvelle pellicule très haute sensibilité Kodak pour le cinéma (au rendu particulièrement chatoyant) magnifie chaque plan du film.

Il faudra visionner ce film plusieurs fois  pour en absorber toutes les audaces, tous les indices si riches qui le parsèment de bout en bout, pour en décrypter toutes les références cinématographiques : Fellini, Lars Von Trier, le Jeunet & Caro de La Cité des enfants perdus, Tarkovski, Lynch… et tant d’autres.

L’année cinéma 2024 ne pouvait pas mieux commencer !

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« Simple comme Sylvain » de Monia Chokri (2023)

La merveilleuse comédienne Magalie Lépine-Blondeau nous adresse une vraie leçon de liberté.

La merveilleuse comédienne Magalie Lépine-Blondeau nous adresse une vraie leçon de liberté.

Une femme mariée devient amoureuse d’un homme, dont la personnalité est à l’opposée de celle de son mari. Cette femme enseigne la philosophie au 3ème Âge, en attendant d’être titularisée dans une université.

Nous sommes au Canada, au Québec plus précisément, et ce film de la Québécoise Monia Chokri (qui fait partie de la bande de Xavier Dolan) est un ravissement de tous les instants. Déjà, c’est grâce à l’interprétation parfaite, d’une grande intelligence de jeu, de Magalie Lépine-Blondeau, que l’on parvient à être captivé.e par cet embrasement des sens. Un moment de vie particulier, la réfection d’un chalet pour les vacances, va unir deux personnes que tout semble opposer : le milieu social, les habitudes domestiques, le rapport à la vie, la façon de se mouvoir et d’exprimer ses émotions. Pendant tout le film la réalisatrice nous fait balancer d’un sentiment à un autre : tantôt on est d’accord avec les choix de vie de Sophia, et tantôt on a envie de crier devant l’écran en l’avertissant : « Ne fais pas ça Sophia, sinon tu vas morfler ; car depuis le film d’Adrian Lyne Liaison fatale (Fatal Attraction, 1987) on sait que « l’amour, quand c’est trop fort, ça peut faire mal, très mal. »

La très impressionnante réalisatrice québécoise de films Monia Chokri, en mode girly

La très impressionnante réalisatrice québécoise de films Monia Chokri, en mode girly.

Monia Chokri parvient à déjouer toutes les attentes, tous les attendus chers à ce style de film. Rien ne se passe finalement comme on pourrait s’y attendre. La caméra, amoureuse de Magalie Lépine-Blondeau, épouse chaque contour, chaque geste, chaque infime détail du corps de l’actrice, comme elle faisait avant avec Isabelle Adjani dans L’Été meurtrier (Jean Becker, 1983), avec Valérie Kaprisky dans L’Année des méduses (Christopher Frank, 1984) ou encore avec Juliette Binoche dans Fatale (Damage, Louis Malle, 1992). Monia Chokri nous adresse ainsi un magnifique portrait de femme, lumineuse, belle, incandescente, libre.

Vive le cinéma québécois, qui fait un bien fou, en donnant à respirer cet air froid revigorant tout empreint de beauté et de liberté !

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« L’Été dernier… » de Catherine Breillat (2023)

Une avocate en proie aux tourments du désir l'espace d'un été tumultueux.

Une avocate en proie aux tourments du désir l’espace d’un été tumultueux.

Parfois le cinéma peut se résumer à un geste créateur d’une grande simplicité. Il suffit de filmer des visages en gros plan. Alors, le film qui se déploie sous nos yeux raconte l’évolution de ce visage filmé, en près de 2 heures de temps.

Dans L’Été dernier (et les trois points de suspension du titre ont leur importance), le nouveau film de Catherine Breillat, la caméra, impitoyable, traque les sentiments et les émotions à fleur de visage sur celui, très beau, de Léa Drucker. Cette avocate est en proie à la passion charnelle comme au temps de son adolescence.

Celles et ceux qui n’ont vu dans cette histoire d’abandon physique d’un corps de cinquantenaire au contact de celui d’un éphèbe de 17 ans, que le scandale annoncé lors d’une projection cannoise au printemps dernier, n’ont pas du avoir tellement d’émois amoureux contrariés au cours de ces dernières années. Au contraire, dans l’acte de s’abandonner dans les bras de l’objet du désir, la caméra de Catherine Breillat reste prude. La caméra caresse les visages, les cheveux, les corps enlacés des amants ; c’est tout l’inverse de ce que fit Bernardo Bertolucci en 1972 dans Le Dernier Tango à Paris par exemple. On est ici plus proche du geste de cinéma de Marco Bellocchio quand il filmait Maruschka Detmers et Federico Pitzalis dans Le Diable au corps en 1986.

L’Été dernier… raconte ce ravissement des sens, cette progression lente du désir, cette envie lancinante de franchir l’obstacle interdit, en dissimulant aux yeux des autres les coutures parfois trop apparentes des attitudes et des postures. La femme de cinquante ans incarnée avec majesté par Léa Drucker (à mon avis elle a des chances d’être couronnée du César de la meilleure actrice de cinéma en février 2024) représente le type de la bourgeoise bien mariée, mais qui s’ennuie. Mais comme on n’est pas chez Chabrol mais bien chez Breillat, on ne peut pas accuser le mari (magnifiquement interprété par Olivier Rabourdin – pour lui aussi un César à la clé, tiens) qui est un modèle de tempérance. On ne peut pas vraiment lui reprocher d’entraver les besoins d’émancipation de son épouse. Le jeune Samuel Kircher rend bien cette indolence qui sied au personnage d’ange de la tentation pasolinien.

Jetant aux orties les conventions, la femme de 50 ans saute le pas : que croyez-vous qu’il adviendra ?

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À la recherche de l’éternelle jeunesse : « Youth » de Paolo Sorrentino (2015)

youth

Deux grands artistes contemplent la fin qui approche : Harvey Keitel & Sir Michael Caine dans « Youth » de Paolo Sorrentino.

Youth interroge la vieillesse quand elle se mesure à la jeunesse et à la beauté. Pour cela le réalisateur italien Paolo Sorrentino, âgé de 47 ans au moment de tourner, en 2015, ausculte les comportements de deux vieux artistes qui sont arrivés sur le dernier palier de leur carrière artistique. Le premier, Fred Ballinger, était un musicien, compositeur et chef d’orchestre anglais prestigieux, pendant que le second, Mick Boyle, était un réalisateur américain de films très connu. Tous les deux sont amis depuis près de 60 ans, si bien que la fille de l’un a épousé le fils de l’autre. Ils sont en villégiature dans un sauna pour riches, en Suisse, et l’un travaille car il y peaufine le tournage à venir, qui sera vraisemblablement le tout dernier, pendant que l’autre est considéré comme apathique et ne pense qu’à la vie passée, quand tout semblait neuf, flamboyant, facile à appréhender.

Deux prodigieux acteurs, l’un américain (Harvey Keitel), l’autre britannique (Sir Michael Caine), incarnent ces personnages stéréotypés et prêtent leur élégance naturelle pour mieux représenter les désarrois de l’âge.

Le film montre l’essence de la vacuité qui est à l’œuvre dans un centre de remise en forme pour ultrariches : par exemple, le soir on s’y délasse en assistant à un spectacle qui se déroule sur une scène circulaire. Et on semble s’ennuyer prodigieusement. Pourtant, l’air de rien, dans le déroulement tranquille de ces jours et des ces nuits alpines de la Confédération helvétique, des questions vont finir par trouver leurs réponses. Ainsi le chef d’orchestre qui n’a plus dirigé depuis près de dix ans va commencer à ressentir la nécessité de se mesurer à nouveau à l’orchestre, tandis que le cinéaste yankee croit intensément au chef-d’œuvre testamentaire à venir.

Le film de l’italien Paolo Sorrentino, autre fois le chouchou des festivals internationaux de cinéma (Cannes, Venise, Locarno), est profondément mélancolique. Ses images léchées, sa progression lente vers un dénouement qu’on redoute pourtant, mais qui nous frappe comme la foudre, la précision maniaque apportée à l’interprétation des 5 rôles principaux (Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz, Paul Dano et la divine Jane Fonda), en font un film bouleversant. Car ce cinéaste incarne depuis quelques années la beauté du cinéma européen mélangée à l’efficacité narrative anglosaxonne.

Alors pourquoi bouderions-nous notre plaisir d’assister par exemple au filmage d’une naïade nue en train de pénétrer dans l’eau métallique d’une piscine sous le regard médusé de deux vieux bons hommes qui comprennent à ce moment là que leur jeunesse s’est définitivement enfuie dans les limbes du temps ?

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Quand le Texas s’embrase : « Géant » de George Stevens (1956)

Reine Elizabeth et le dieu Dean, dans une séquence d'anthologie du beau film de George Stevens.

Reine Elizabeth et le dieu Dean, dans une séquence d’anthologie du beau film de George Stevens.

Leslie, une jeune femme de la bonne société du Maryland (son père est un docteur en médecine respecté et possède un élevage de chevaux), est courtisée par un rancher du Texas très bien pourvu en terres agricoles (son exploitation, une des plus immenses de l’État, compte en effet 280 000 hectares). Une fois qu’elle a épousé ce Texan Leslie devient Madame Benedict, et les époux regagnent en train l’immense propriété des Jordan, baptisée Reata. Avant de se marier Jordan Benedict vivait en célibataire en compagnie de sa sœur plus âgée, Luz, elle aussi une célibataire endurcie un peu revêche (et Guillermo del Toro saura se souvenir des complications induites par ce genre de trio dans son magnifique Crimson Peak en 2015).

Pendant que Leslie, qui a quitté les terres de la haute bourgeoisie du Maryland, s’acclimate peu à peu au climat rude et sec de cette partie du Texas, l’homme à tout faire de Luz Benedict, dénommé Jett Rink, un jeune homme assez sauvage et beau comme un dieu de l’antiquité grecque, semble de plus en plus intrigué par la jeune et jolie femme du frère de la patronne ; laquelle semble totalement déphasée au milieu des cow-boys, des ranchers pleins aux as et de leurs épouses soumises.

N’y allons pas par quatre chemins : ce film, Géant, est un chef-d’œuvre absolu du cinéma classique américain des années 1950. Cette production Warner Bros., dirigée par le grand George Stevens, met en scène devant la caméra affolée deux acteurs et une actrice au magnétisme animal si puissant que chacun et chacune d’entre elle et d’entre eux vont devenir le symbole même du Star-System hollywoodien des années 1950 et 1960 : Rock Hudson, James Dean (qui se tuera malheureusement au volant de sa Porsche sur la route de Salinas, quelques jours seulement après la fin du tournage) et la Reine des actrices, la divine Queen Elizabeth Taylor. Pour une fois, après Louise Brooks et Gene Tierney, une autre brune éclipsait les blondes Marylin Monroe et Lana Turner, et les rousses Jean Harlow et Rita Hayworth.

Géant traite de sujets hautement inflammables : le racisme (car en terre texane les travailleurs agricoles d’origine mexicaine sont considérés pratiquement comme des esclaves qu’on parque dans des camps à ciel ouvert), la spoliation (à qui appartient la Terre au commencement de l’Union ? Est-ce que les territoires autrefois sécessionnistes respectent la légalité de l’État fédéral ?), la place de la femme (pourquoi une maîtresse de maison n’aurait pas le droit de discuter de politique et de finances à la table des hommes ? D’ailleurs Jordan Benedict accuse sa femme de se comporter comme une suffragette), les classes sociales (avant qu’il ne découvre du pétrole en abondance sur sa terre le jeune Jett, qui répare les voitures, aime se prélasser à l’arrière d’une Rolls-Royce pendant que les riches farmers, dont il ne fait pas encore partie, festoient au moment du barbecue).

Sous couvert de grand spectacle en Cinemascope et en Technicolor, Géant parle d’un sujet capital : le mal que font les hommes à tout ce qui les entoure, quand la richesse, la spoliation et les traditions induisent un état de fait que personne ne veut remettre en question. Seulement, quand le pétrole jaillit là où on ne l’attendait pas, tout est chamboulé, et les sentiments d’affection, eux non plus, n’échappent pas à la contagion et à la fièvre de l’or noir.

Géant est la quintessence du cinéma de George Stevens, ce réalisateur qui avait commencé dès les années 1930 dans le registre de la comédie, en compagnie de ses amis Franck Capra et Billy Wilder, et qui, après son expérience traumatisante de la découverte du camp de concentration de Dachau, qu’il filma pour l’U.S. Army, ne réalisa plus que des long-métrages qui témoignaient de ce qu’était la nature si particulière de l’être humain : un mélange, toujours mal négocié, d’effroi, de candeur et de fantaisie.

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Quand la tour prend garde : « High-Rise » de Ben Wheatley (2015)

High-Rise High-Rise est un film anglais de Ben Wheatley, produit par Jeremy Thomas, et adapté d’un roman de J.G. Ballard. S’il existe un romancier dont les livres sont particulièrement difficiles à adapter, c’est bien l’écrivain de science-fiction anglais J.G. Ballard. Cependant, après David Cronenberg qui avait brillamment réalisé Crash en 1996, Ben Wheatley s’en sort très bien. Il faut dire qu’il a été aidé par un cast trois étoiles, qui comprend la crème de l’acting anglais d’aujourd’hui : avec le génial Tom Hiddleston, le grand Jeremy Irons, la merveilleuse Elisabeth Moss, le bouillant Luke Evans, l’impressionnante Sienna Miller ou encore le malicieux James Purefoy.

Oui, c’est une certitude, Ruben Östlund s’est inspiré de ce film, passé inaperçu sur nos écrans en 2015, quand il a entamé son projet Triangle of Sadness (Sans filtre pour l’exploitation française) qui voulait marier film parodique à la Mel Brooks avec lutte des classes comme dans Parasite (2019) du génie coréen Bong Joon-ho.

High-Rise relate l’installation d’un sémillant neurochirurgien, le docteur Laing, dans son appartement du 25e étage flambant neuf, à l’intérieur d’une tour résidentielle de 40 étages conçue par le mythique architecte Royal. Mais la tour, qui est en soi une anomalie architecturale (on peut y faire du cheval au 40e étage par exemple), agit sur ses habitants à la façon d’un vivarium empoisonné. Elle agit subrepticement sur la psyché – déjà ébranlée – de chacun, chacune de ses résidents et résidentes.

Le docteur Laing, sapé à la manière de James Bond dans la première partie du film (tiens une idée : pourquoi ne pas confier le rôle de Bond à Tom Hiddleston au final ? Lançons les paris !), en bon scientifique, étudie les ravages que cause cette tour opaque sur tout un chacun, puis, peu à peu, le toubib va finir par se laisser submerger lui aussi.

Mais comme il s’agit d’un film anglais, produit quand même par le légendaire producteur de Furyo, réalisé par Nagisa Oshima en 1982 pour la National Film Trustee Company - dans lequel le beau David Bowie ensorcelait à son corps défendant le non moins magnifique musicien Ryūichi Sakamoto – l’univers visuel de ce High-Rise est d’une richesse proprement hallucinante. Très inspiré par les cinéastes britanniques luxuriants qui l’ont précédé, tels Ridley et Tony Scott, David Lean, Alan Parker, mais aussi Terry Jones et surtout l’américain Terry Gilliam, Ben Wheatley propose à son tour une œuvre matricielle : on scrute avec jubilation le moindre détail de la mise en scène spectaculaire qui nous fait entrer de plein pied dans cette fosse aux serpents délirante. Le film illustre le combat farouche et ininterrompu qui oppose les classes sociales entre elles, disons depuis octobre 1917 à Petrograd.

High-Rise est-il un meilleur film que la Palme d’Or 2022, signée Ruben Östlund ? Disons qu’il joue beaucoup moins sur les effets de manche propres au style – néanmoins efficace, il va sans dire – du réalisateur suédois.

High-Rise, toutes proportions gardées, est, osons le mot : un chef d’œuvre total !

 

 

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L’affirmation du héros américain : « Creed III » de Michael B. Jordan (2023)

Creed III Creed et Creed II racontaient la construction d’un lent accomplissement. Aidé par son mentor Rocky Balboa, le vieux boxeur de Philadelphie cabossé de partout, le jeune Adonis Creed, venu de Los Angeles, élevé à la dure dans des foyers et des familles d’accueil, n’avait pas profité de la vie matérielle confortable de son père Apollo Creed, une légende de la boxe. Mais épaulé par Rocky, Creed le deuxième du nom allait prendre son envol, se marier, avoir un enfant, et devenir Champion du monde des Lourds, comme son père.

Creed III (MGM, 2023), réalisé par son interprète, le formidable acteur Michael B. Jordan, nous montre que le bel édifice en apparence parfait de la vie de champion recèle en réalité des zones d’ombre, bien enfouies sous les tapis du salon. À cet égard ce film agit dans la mythologie franchisée Creed comme le faisait Rocky III : L’Œil du tigre (1982) en son temps dans celle de Rocky : les faux-semblants sont levés, car un antagoniste apparaît et oblige le héros à chausser les gants une fois encore. Désormais on ne se bat plus pour une nouvelle ceinture mais pour laver l’affront.

Damian Anderson était autrefois le meilleur ami d’Adonis Creed, au temps du foyer d’accueil à South Central, Los Angeles. On faisait les 400 coups ensemble et Damian, le plus âgé des deux, était promis à un bel avenir dans la boxe. Il était en train de monter rapidement vers le professionnalisme. Cependant, un soir, après un match gagné par K-O sur l’adversaire, ça a dérapé sévère dans L.A. Downtown. Et les deux brothers ne se sont plus jamais revus. c’était en 2002.

Aujourd’hui, 20 ans après, Adonis a raccroché les gants depuis 3 ans, depuis sa dernière ceinture de Champion du monde interfédéral. Il consacre tout son temps à sa mère malade, à sa femme Bianca, productrice de musique très en vue, et à leur adorable fille Amara, malentendante de naissance. Bientôt cet univers sécurisé va voler en éclats, car Damian refait surface.

Creed III raconte comment on s’arrange avec les vicissitudes du passé, de notre enfance, de notre jeunesse. Pendant combien de temps peut-on mettre à distance les événements qui ont fait de  nous ce que nous sommes aujourd’hui ? Creed, troisième du nom, remet les pendules à l’heure : de nos jours, aux États-Unis, ce qui compte vraiment ce n’est plus trouver sa juste place au sein du bigger than life. On résout une fois pour toute l’équation du rêve américain. Et après. Que reste-t-il à accomplir qui donne encore du sens à l’existence ?

Damian, lui, s’est sculpté un corps de soldat-citoyen de Sparte, tout seul, sans l’aide de personne, et comme le pressent Duke, le coach génial d’Adonis, quelqu’un comme Damian, quand il débarque quelque part, ne vous veut pas que du bien ; car il a trop de comptes à régler avec la terre entière. Damian Anderson veut à son tour tout ce qu’Adonis Creed possède et qu’il n’a jamais eu. La confrontation aura lieu sur un ring de boxe, le seul endroit au monde où personne ne triche. Et elle fera des étincelles. De quelles manières ?

Précipitez-vous dans les salles de cinéma pour le découvrir !

[Cet article est dédicacé à mon amie américaine Joy Herbers - Vive le Colorado, et gros bisous à toi depuis la Gascogne !]

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Direction d’orchestre et sentiments : « Tár » de Todd Field (2022)

Lydia Tár dirigeant l'Orchestre symphonique de Berlin.

Lydia Tár dirigeant l’Orchestre symphonique de Berlin.

On dirait que depuis un an ou deux les films-fleuves ont à nouveau la cote. Sortis sur nos écrans simultanément, deux productions américaines proposent chacune près de 3h de cinéma incandescent. Il s’agit de Babylon de Damien Chazelle et de Tár de Todd Field. Une tendance se dessine : pour renouer avec le public cinéphile d’autrefois, les cinéastes ont compris qu’il fallait revenir aux fondamentaux de l’exercice ; à savoir : raconter une histoire palpitante avec des actrices et des acteurs charismatiques, et ne pas négliger le travail formel sur l’image. Certain.e.s cinéastes ont enfin compris de quoi il retourne, qu’il faut laisser les phénomènes de mode aux plateformes de streaming payant. Les gens surconsomment et n’ont pas plus d’attachement que cela à l’esthétique. Sur les plateformes règnent les histoires à rallonge et le sensationnalisme sonore et visuel. Donc, il y a de la place pour le retour de la beauté au cinéma, et c’est une bonne nouvelle.

Le film Tár de Todd Field (États-Unis, Focus Features, 2023) rend haletante la vie quotidienne d’une femme chef d’orchestre. Lydia Tár, américaine, est à la tête du prestigieux Orchestre symphonique de Berlin, après avoir dirigé le Big Five, c’est-à-dire les orchestres symphoniques de New-York, de Boston, de Chicago, de Philadelphie et de Cleveland. Elle est unanimement considérée comme étant un génie de la musique. On la compare volontiers à Leonard Bernstein, son mentor, mais aussi à Wilhelm Furwäntgler, à Herbert von Karajan ou à Claudio Abbado.

Alors, qui d’autre que Cate Blanchett pour incarner à l’écran cette maestra next gen ? Évidemment, dans la vraie vie Lydia Tár n’existe pas. Pourtant l’actrice née à Melbourne en Australie, par sa performance rend l’existence de cette femme de pouvoir totalement crédible. Elle incarne par conséquent une artiste qui est le symbole de la réussite professionnelle, mais aussi son corollaire, l’arrogance, la manipulation charismatique et le népotisme, à cause d’une hubris de moins en moins mesurée et bientôt débordante.

Le film colle à une certaine actualité : celle de la médisance d’abord, puis des accusations sur les réseaux sociaux et sur les smartphones, quand n’importe qui se fait accusateur public, juge et bourreau. Une femme anticonformiste, qui est au-dessus de ses pairs dans la pratique de son art – la direction d’orchestre – va laisser apparaître petit à petit des fêlures, plus nombreuses qu’on ne croyait, dans l’ordonnancement de son mode de vie privilégié. La question qui se pose est : Lydia Tár est-elle une mauvaise personne, manipulatrice et vouant les êtres qui l’approchent de trop près à la destruction irrémédiable ? Des propos tenus sans filtre dans le cadre d’une Master-class à la Juilliard School, à New-York, puis un accès de népotisme dans la gouvernance artistique du Symphonique de Berlin, vont conduire la musicienne et l’interprète vers le point de bascule.

En 2h38 précisément nous assistons, impuissants, à la mise à feu, au déploiement, puis aux brusques embardées d’une trajectoire trop belle pour n’être pas marquée du sceau de l’infamie ou du déni. Ce film de Todd Field est remarquable car il nous dit qu’à trop se frotter aux vraies beautés artistiques, non seulement on se brûle, mais on répand aussi le feu destructeur tout autour de nous.

Décidément, en ce tout début d’année 2023, le cinéma qu’on aime par-dessus tout résiste vaillamment aux sirènes du marché audiovisuel décérébré.

 

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