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Ciné 90 : (#10) « Thelma & Louise »

Thelma et Louise 

Thelma Dickinson et Louise Sawyer sont deux copines inséparables qui vivent dans la même ville de l’Arkansas. Thelma est une jeune femme mariée au foyer. Elle n’a pas d’enfant et elle confie à Louise que son mari, Darryl, n’en veut pas à cause de son immaturité. Louise, elle, est serveuse dans un diner et a une relation amoureuse compliquée avec Jimmy Lennox, une sorte de voyou immature lui aussi. Elle n’a pas d’enfant non plus.

Bienvenus à toutes et à tous dans le monde cruel des Desperate Housewives treize ans avant la diffusion télé de la série du même nom (8 saisons, de 2004 à 2012).

En quelques scènes irrésistibles (Thelma chez elle au moment du petit déjeuner, pendant que son mari, veule à souhait, s’apprête à aller au boulot ; Louise en plein service, jonglant entre le téléphone et les clients à contenter en plein rush de service) le réalisateur britannique Ridley Scott, qui était alors en perte de vitesse au box-office à ce moment-là de sa carrière (en 1991), mais pas du point de vue artistique – nous y reviendrons, dresse le portrait de deux femmes que nous allons irrésistiblement aimer.

Avoir confié les rôles de Thelma et Louise à Geena Davis et à Susan Sarandon relève aujourd’hui de l’évidence. Elles sont toutes les deux magistrales dans leur capacité à incarner, le plus naturellement du monde, sans effort apparent, ces deux types de personnage : Thelma semble être une jeune femme écervelée vivant sous l’emprise de son mari, un pauvre type qui ne la mérite pas ; Louise semble avoir davantage les pieds sur terre, mais ne s’en sort pas mieux avec son mec. Elles ont décidé de passer un week-end ensemble loin de leurs hommes, et de s’éclater dans un bungalow, en pleine nature, avec de la picole comme seule compagnie. Oui, mais voilà, la route est dangereuse pour deux femmes seules en cet endroit du monde dit civilisé, aux confins de l’Arkansas, de l’Oklahoma et du Texas. On ne s’approche pas impunément de la frontière avec le Mexique sans y laisser des plumes (les indiens en savaient quelque chose).

Ridley Scott, génial réalisateur, est un entomologiste de l’espèce humaine. En utilisant le téléobjectif, qu’il braque sur les beaux visages de Geena et de Susan, il révèle les rêves enfouis sous la carapace de chaque jour : Thelma est une outlaw et ne le savait pas ; Louise est une femme de caractère mais cache des blessures secrètes qui la détruisent irrémédiablement.

Thelma & Louise (1991), ce très beau film de Ridley Scott, dont une des photos de tournage a illustré la magnifique affiche du Festival de Cannes 2026, a montré l’ampleur du talent inouï de ce cinéaste qui avait à son actif deux chefs-d’œuvre de la science-fiction : Alien. Le Huitième passager (1979) et Blade Runner (1982). Cependant, les critiques l’avaient un peu trop vite enterré, pensant avoir à faire à un fabricant d’images colorées et superficielles, pour ne pas dire inoffensives. Seulement, avec la patine des années, ses films suivants, Legend (1985), Traquée (1987), et Black Rain (1989) sont devenus des références cinéphiliques incontournables dans leur genre respectif : la fantasy, le polar et le thriller. C’est plutôt après la réussite totale de Thelma & Louise que la carrière de Ridley Scott s’enlise avec 1492 : Christophe Colomb (1992), Lame de fond (1996), et À armes égales (1997). C’est, coup pour coup, son spectaculaire péplum Gladiator en 2000 (que les deux grands spécialistes français de la Rome antique, Lucien Jerphagnon et Paul Veyne, aimaient à la folie) et Hannibal et La Chute du faucon noir en 2001 qui vont redorer son blason de réalisateur incontournable.

Alors, Thelma & Louise, ce film admirable, clôture t’il sa première période, incandescente, commencée en fanfare avec son drame napoléonien Les Duellistes en 1977 ? Ou bien ouvre t’il sa deuxième période, celle d’une complète réinvention de son cinéma ?

Le débat reste ouvert…

À suivre…

 

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Les films policiers français : (#5) « Garde à vue »

Le face-à-face de deux très grands acteurs de cinéma : Lino Ventura et Michel Serrault.

Le face-à-face de deux très grands acteurs de cinéma : Lino Ventura et Michel Serrault.

Quand Claude Miller, un jeune réalisateur brillant, met en scène pour le cinéma le scénario de Garde à vue (Studio TF1, 1981), tiré d’un roman de la Série noire de Gallimard (de John Wainwright), et dont les dialogues sont signés Michel Audiard, les deux principaux acteurs pressentis pour incarner les têtes d’affiche n’hésitent pas une seconde, et donnent leur accord tout de suite. C’est ce qu’explique Claude Miller lui-même dans un des bonus du film édité par Rimini Éditions. Ces deux acteurs, deux monstres sacrés du cinéma français de ce temps-là (le début des années 1980), sont Lino Ventura et Michel Serrault, accompagnés dans cette aventure cinématographique exceptionnelle par les non moins talentueux Guy Marchand et Romy Schneider.

De quoi s’agit-il ?

Pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, dans une grande ville de province, l’inspecteur de police Antoine Gallien (Lino) convoque le notaire Jérôme Martinaud (Serrault) dans les locaux de la P. J. afin de vérifier quelques détails dans une affaire de double meurtre de fillettes. Peu de temps auparavant deux gamines de 12 ans ont été kidnappées, étranglées et violées. Cet horrible double meurtre révulse l’inspecteur ; mais comme il s’agit d’un flic au cuir tanné par l’expérience, qui en a vu d’autres, il ne brusque pas Maître Martinaud. Il lui pose des questions anodines, qui n’ont l’air de rien. Petit à petit Gallien met en place, subtilement, l’engrenage d’un interrogatoire musclé. 

Il fallait toute la finesse de jeu de Lino Ventura pour incarner ce flic robuste, dont la conscience morale ne vacille pas. Mais alors, qui pouvait être à la hauteur pour donner la réplique à Lino ? Eh bien, Michel Serrault, que spectatrices et spectateurs étaient plus habitués à voir dans le registre comique (La Cage aux folles I et II en 1978 et en 1980, La Gueule de l’autre de Pierre Tchernia en 1979, ou encore dans Buffet froid de Bertrand Blier, toujours en 1979), relève le défi avec une classe inimitable. Je pense que c’est avec ce rôle au cinéma, dans ce film précisément, que Michel Serrault prouve à quel point il est un acteur phénoménal. La maîtrise de son art de l’interprétation se déploie pendant toute la durée du film. En 1H31, ou le temps de l’interrogatoire, qui d’anodin se transforme en garde à vue anxiogène et irrespirable, Michel Serrault fait passer toutes les émotions sur son beau visage de quinquagénaire (il avait 53 ans au moment du tournage, soit l’âge que j’ai cette année soit dit en passant) bafoué par la corruption du temps qui passe et qui n’épargne personne.

Ce film de Claude Miller est devenu un classique du cinéma français de ces cinquante dernières années. On peut le voir, le revoir, sans jamais s’en lasser. Car les plans tournés en studio, le jeu des acteurs et celui de Romy Schneider, impeccable comme toujours, la photographie extrêmement soignée, participent de cette prodigieuse aventure policière en temps réel qui nous laisse pantois au dernier plan du film. Mais heureuses et heureux d’avoir découvert l’exceptionnelle qualité de cette œuvre cinématographique inoubliable.

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Ciné 90 : (#9) « American History X »

© Neflix France

© Neflix France

Ce film du réalisateur anglais Tony Kaye, sorti sur les écrans en 1998, résonne d’une manière particulière aujourd’hui. Même si la société américaine était déjà terriblement fracturée (le film se déroule peu après le passage à tabac de Rodney King par des policiers du LAPD, sur le bord d’une autoroute interurbaine de Los Angeles, le 3 mars 1991), cela concernait en premier lieu des groupuscules et des communautés qui se vouaient une haine farouche. Le gouvernement US n’était pas encore piloté par des énergumènes qui allaient faire passer la concorde, la civilité et la rationalité humaine pour des reliques du passé, trente ans plus tard.

American History X met en opposition deux communautés pas franchement friendly qui ne se veulent pas du bien, à travers le parcours symétrique de deux frères, un qui est lycéen, et l’autre, l’aîné, qui est dans la vie active. Le plus âgé des deux, Derek, est l’activiste premium d’un groupuscule néo-nazi particulièrement violent. Les ennemis jurés de ce groupe unitaire de blancs décérébrés sont des jeunes afro-américains appartenant au gang des Crips, pas des tendres eux non plus. Ce petit monde ne cesse jamais de se provoquer dans les rues brûlantes du quartier angeleno de Pomona.

Le drame vient très vite percuter la narration. En alternant séquences en noir & blanc et en couleur, en truffant son film de ralentis significatifs sur les gros plans des visages, et sur les plans d’ensemble de toute beauté qui mettent en valeur tout le cast, le réalisateur britannique Tony Kaye signe le film coup de poing des années 1990. Toute sa mise en scène est d’une précision démoniaque, et chaque spectatrice, chaque spectateur de ce film singulier reste scotché à son siège ou à son canapé. Il ne nous laisse pas respirer tellement le déroulé narratif oriente toutes les actions décisives des personnages vers le nœud gordien. Il ne faut pas en dire plus, sous peine de déflorer l’intrigue.

Ce film, en compagnie de quelques autres comme La Haine (1995) de Mathieu Kassovitz, Tueurs nés (1994) d’Oliver Stone, American Psycho (2000) de Mary Harron et le remarquable Detroit (2017) de Kathryn Bigelow, a infusé dans la culture filmique de ces trois dernières décennies l’idée selon laquelle le cinéma pouvait nous aider à comprendre la déréliction de nos sociétés contemporaines.

Mention spéciale à l’immense acteur américain Elliott Gould (l’acteur fétiche de Robert Altman) qui incarne avec justesse et humanité un homme amoureux qui sera néanmoins anéanti par le fanatisme délirant du fils aîné de la femme qu’il aime. Il ne faut pas oublier non plus les partitions exceptionnelles d’Edward Norton (le rôle lui a valu une nomination à l’oscar du meilleur acteur cette année-là), de la légende Stacy Keach et de l’exceptionnel Avery Brooks dans le rôle du professeur humaniste Bob Sweeney, qui ne veut pas laisser la haine raciale gagner.

Aujourd’hui plus que jamais, American History X mérite d’être vu. Car il résonne étrangement avec notre actualité sociétale et encourage la discussion qui, seule, permettra de comprendre, puis d’endiguer ce qui ne va pas, afin d’annihiler les maux qui blessent et qui tuent.

Ce film est actuellement au catalogue de Netflix France.

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Maurice Ronet, d’une saisissante intensité dans « Le Feu Follet » de Louis Malle

Maurice Ronet  En 1963 Louis Malle filme Maurice Ronet dans l’adaptation pour le cinéma d’un roman du sulfureux écrivain collaborationniste Drieu La Rochelle. L’histoire que ça raconte n’est pas romanesque pour un sou ; c’est plutôt la façon de filmer un homme en mouvement qui intéresse le réalisateur, apparenté à ses débuts à la Nouvelle Vague. Louis Malle filme amoureusement le visage (dans les gros plans) et le corps (dans les plans larges et américains) d’un acteur de cinéma incandescent : Maurice Ronet. Ce dernier a 36 ans au moment du tournage (il mourra prématurément 20 ans plus tard, en 1983) et est à ce moment-là, au début des années 1960, le meilleur comédien de sa génération. Maurice Ronet était l’incarnation saisissante sur les écrans d’un naturel masculin qui n’avait pas été truqué par les convenances cosmétiques propres au cinéma et à ses artifices. À ce titre, il était inclassable.

Maurice Ronet n’a jamais été une figure populaire à la manière d’un Delon ou d’un Belmondo ; il n’a pas été non plus un comédien aristocratique à la façon d’un Rochefort ou d’un Marielle. Je le rapprocherai plutôt de Charles Denner. Tous les deux ont été des compagnons de route, assez indifférents toutefois, de la Nouvelle Vague.

La Nouvelle Vague, je ne sais pas trop bien ce que c’était. Mais je pense (bien entendu, je peux me tromper) que ni Truffaut, ni Godard, ni Molinaro, pas plus que Chabrol ou Rivette, ne savaient non plus ce que c’était. Le geste fou de filmer en liberté, en plein air, en son direct et en Noir & Blanc dans les rues de Paris, des comédiennes et des comédiens éblouissant.es de naturel, suffisait à leur bonheur. Le fil narratif de l’histoire n’avait pas grande importance. C’est pourquoi Louis Malle, en 1963, qui se voulait quand même à la marge du mouvement et de l’école malgré elle estampillée du joli nom de « Nouvelle Vague » par l’écrivaine et journaliste parisienne Françoise Giroud, regarde avec sa caméra évoluer Maurice Ronet dans les méandres d’une vie qui ne revêt plus la signification des débuts, quand il était encore un jeune type noctambule à qui tout souriait : les femmes, les amitiés masculines profondes, les alcools forts, la possibilité de vivre à New York et d’y être heureux.

Dans Le Feu Follet (1963) donc, Maurice Ronet incarne Alain, un jeune type très bien de sa personne, très séduisant, qui reprend du poil de la bête dans une maison de santé, à Versailles. On y soigne son alcoolisme mondain. Cette pénitence lui fait prendre conscience que jusqu’à présent il n’a été qu’un viveur, non pas un héritier ou un profiteur. Non, mais un dandy inconséquent. Alain noyait son angoisse existentielle dans les bras des femmes, aux comptoirs des palaces de la capitale. De conquête en conquête, ce bel homme irrésistible s’enfonce de plus en plus dans la mélancolie. Voilà pour l’anecdote narrative. Car ce n’est pas ça le plus important. Non, ce qui est sensationnel dans ce long-métrage entièrement tourné dans un sublime Noir & Blanc c’est de voir se matérialiser sous nos yeux l’exaspération des proches d’Alain, ses soi-disant ami.es qui continueraient de l’aimer à la seule condition qu’il endosse une dernière fois sa personnalité factice d’autrefois : il pourrait alors espérer coucher avec Solange, ou continuer sa relation érotique avec la belle amie américaine de son ex-femme, Dorothy, qui, elle, l’a quitté pour de bon à cause de ses dérives éthyliques.

Alain fait sienne la maxime du narrateur désenchanté d’Alfred de Musset dans La Confession d’un enfant du siècle, publié en 1836. Plus rien ne l’émeut maintenant qu’il est sobre. Un dernier tour de piste sur le lieu même de ses forfaits alcoolisés d’autrefois lui fait comprendre l’inanité de sa position et de son rang.

Ce film immense est d’une beauté fulgurante. Maurice Ronet y est impérial, en lead character qu’on ne quitte jamais des yeux. Il bouffe littéralement l’écran et incendie la pellicule de son magnétisme raffiné. Je chéris cette œuvre de Louis Malle qui illustre à merveille et sans commune mesure la beauté du cinéma français, à la fois populaire et profond, des années 1960, qui est aussi la décennie prodigieuse de la « Nouvelle Vague » que j’aime tant.

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L’apprentissage du désordre : « The Apprentice » d’Ali Abbasi

The AprenticeDans The Apprentice (2024) un cinéaste d’origine iranienne, Ali Abbasi, qui vit à Copenhague, réunit dans son casting deux acteurs formidables, Sebastian Stan et Jeremy Strong, et une actrice exceptionnelle, Maria Bakalova, pour nous raconter les débuts à New York de l’actuel 47e président des États-Unis d’Amérique, à savoir Donald J. Trump.

Mais il ne s’agit pas d’un biopic, ni d’un assemblement de moments marquants dans le parcours singulier d’un individu mondialement connu. Il s’agit plutôt de dresser deux époques l’une face à l’autre : la deuxième moitié des années 1970, quand New York était une ville cosmopolite et dangereuse, voit les ambitions d’un jeune héritier de l’immobilier rencontrer une figure de mentor ; il s’agit du sulfureux Roy Cohn, un avocat affairiste qui a comme fait d’armes l’électrocution des époux Rosenberg sous le sénateur Mac Carthy. C’est dans cette première partie du film qu’on assiste à l’envol du magnat de l’immobilier qui tire toutes ses ficelles du sac à malices de l’avocat. Comment suborner un témoin lors d’un appel d’offres de la mairie de New York pour la fabrication d’un hôtel de grand standing dans un quartier de mixité sociale, laquelle sera réduite à néant si le projet est retenu ? Ou encore comment menacer un juge des affaires administratives en lui exhibant sous le nez des photos volées dans lesquelles il est en fâcheuse posture dans les bras de prostitués mexicains pubères ? Cette première partie met en images les recettes imprimées par Machiavel au XVIe siècle dans la Florence des Médicis. S’agissant des us et coutumes des trafics d’influence et des malversations au sein de ce que l’actrice bulgare Maria Bakalova nomme à plusieurs reprises dans les bonus DVD du film l’empire américain, cette comparaison n’est pas fortuite.

Ensuite, et en regard, nous est proposée en deuxième partie l’ascension, au sommet de la gloire industrielle et médiatique, du golden boy Trump, pendant la décennie reaganienne (les années 1980) qui a permis aux traders et aux yuppies de détricoter tout l’édifice social des États-Unis, mis en place sous Roosevelt pendant le New Deal, en 1933. Comment on s’empare des leviers du pouvoir économique, quand on ne respecte aucune règle de bienséance financière ? Donald J. Trump va appliquer à la lettre les préceptes de son mentor. Il construit son édifice immobilier mais les premières fissures apparaissent : le ménage avec Ivana bat de l’aile et le mentor autrefois admiré, fait maintenant figure de repoussoir. D’ailleurs on ne prend plus ses appels au téléphone.

Il faut saluer l’interprétation remarquable de Sebastian Stan (dans le rôle de Donald Trump), celle tout aussi savoureuse de Jeremy Strong (dans le rôle de Roy Cohn, le mentor sulfureux) qui est en train de devenir mine de rien le meilleur comédien vivant de sa génération, et la parfaite partition de Miss Maria Bakalova qui donne beaucoup de relief au personnage d’Ivana Trump.

Ce film dresse le portrait d’une époque (le tournant des Seventies/Eighties en Amérique du Nord) pendant laquelle s’est édifiée notre modernité, à travers la frénésie avec laquelle le capitalisme outrancier et la financiarisation de l’économie des pays à économie de marché a contaminé le monde entier. Ce film devient indispensable pour savoir exactement dans quel monde complexe nous vivons. Mais en même temps il reste un grand spectacle visuel et sonore qui rivalise avec les grands films politiques américains d’antan (je pense aux Trois jours du condor de Sydney Pollack en 1975, ou à JFK d’Oliver Stone en 1991, qui est cité par le réalisateur dans les bonus DVD du film).

 

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Un film miraculeux pour Noël : « Winter Break »

Winter break

C’est la saison. Les films et téléfilms de Noël se bousculent au portillon. Chaque plateforme y va de ses propositions, toutes plus convenues les unes que les autres. Pourtant il existe un film récent qui relève du miracle : il s’agit de Winter Break d’Alexander Payne, sorti au cinéma en 2023. Canal + a l’excellente idée de le présenter en coup de cœur ces jours-ci. 

Ce film est une bénédiction de Noël. Il raconte l’histoire d’un professeur de college américain (l’équivalent du lycée chez nous) sévère avec ses élèves (des jeunes garçons bien nés, qui domineront bientôt la société) et très à cheval sur le règlement intérieur de l’école, qui va devoir passer les 10 derniers jours de l’année 1970 au sein de l’établissement scolaire vide en compagnie de la cuisinière en chef et du seul élève qui n’a pas pu rejoindre sa famille pour les fêtes de Noël et de fin d’année. Ces 3 âmes en peine vont cohabiter pendant une dizaine de jours, apprendre à se connaître, à s’apprécier, à sortir de leur bulle protectrice et de leur zone de confort.

Dorénavant ce qui va compter c’est d’arrêter de se morfondre dans son coin et de se bâtir une nouvelle famille, beaucoup plus fraternelle et compréhensive que celle d’origine. Winter Break est une splendeur absolue, car la caméra prend son temps : elle filme le plus délicatement du monde chaque geste de ses trois comédiens prodigieux (le professeur Paul Hunham, l’élève difficile Angus Tilly et la chef-cuisinière Mary Lamb), avec la plus grande sincérité. Mention spéciale à Paul Giamatti, qui est prodigieux dans le rôle de ce professeur bougon et tellement humain : une pâte d’homme. Certaines séquences du film sont tout simplement bouleversantes et vous terrasseront d’émotion. La reconstitution des années 1970 est somptueuse, et dans la dernière bobine on est submergé par l’émotion. Ce film est appelé à faire date dans l’histoire du cinéma de notre siècle.

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L’élasticité de nos souvenirs : Adieu et bon vent, Michel Blanc !

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Michel Blanc s’en est allé au creux de l’automne rejoindre son « pays merveilleux », lui qui se demandait dans la nuit enneigée, juché haut sur son télésiège, seul, totalement isolé, et en manque des autres de la bande du Splendid, quand est-ce qu’il reverrait son pays de Cocagne.

Avec la disparition de Michel Blanc disparaît aussi une certaine idée du cinéma français : à la fois populaire (dans la mesure où il s’agit de rassembler devant l’écran des spectatrices et des spectateurs de toute sorte, de toutes conditions sociales, en leur proposant un humour dialogué désopilant, et jamais lénifiant, ni moqueur), et suprêmement intelligent et bienveillant. À l’heure où des apprentis sorciers se servent des IA génératives pour livrer leur scénarios aux chaînes de TV, on ferait mieux d’étudier scrupuleusement la manière de jouer low-fi de ce petit blond dégarni à la moustache rigolote. Michel Blanc a livré, à travers la diversité de ses rôles au cinéma, un archétype du français moyen râleur, conscient de ses limites, mais qui n’en veut. Il était avant tout un comédien extraordinaire qui ne jouait jamais seul, c’est pourquoi ses duos à l’écran sont irrésistibles : avec Gérard Lanvin dans le premier film qu’il réalisa en 1984, Marche à l’ombre, avec Bernard Giraudeau dans Viens chez moi, j’habite chez une copine de Patrice Leconte en 1981, ou encore avec Anémone dans Ma femme s’appelle reviens du même Patrice Leconte en 1982, ou avec Miou-Miou et Gérard Depardieu dans le film sulfureux de Bertrand Blier, Tenue de soirée en 1986. Et c’est avec ce rôle qu’il va gagner la reconnaissance de la profession.

Ensuite Michel Blanc ne cessera jamais de tourner, et sa discrétion naturelle lui évita de tomber dans le piège des tournées promotionnelles éreintantes dans les médias TV. Il apparaissait seulement quand la production l’exigeait et savait choisir ses mots, avec un sens évident de la narration : par exemple ce moment hilarant où à la télévision belge il narre l’épisode suivant, véridique ; il tombe sous le charme d’une américaine dans une boulangerie, ils sortent dans la rue tous les deux pour continuer à flirter et pour griller une cigarette, ensemble, et au moment où il allume la cigarette de la belle, il met le feu à ses cheveux blonds. On retrouvait là cet exceptionnel acteur de comédie cinématographique qui avait l’étoffe des plus grands, de Charles Chaplin et surtout de Buster Keaton, qu’il aimait temps. Il avait aussi réalisé une poignée de films essentiels du cinéma français comme Grosse fatigue en 1994, Mauvaise passe en 1999, Embrassez qui vous voudrez en 2002, et Voyez comme on danse en 2018. Lui-même avait tourné dans 83 long-métrages de cinéma.

So long, Michel Blanc. Tu as accompagné nos vies à travers tes rôles au cinéma. Les cinéphiles et cinéphages que nous sommes ne t’oublieront jamais.

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Le chef-d’œuvre de l’année cinéma 2024

Les Graines du figuier sauvage

Un juge iranien, qui doit appliquer les sentences recommandées par le régime, découvre la discorde dans son propre foyer. Ses deux filles se sentent concernées par la contestation civile qui défie le pouvoir, à Téhéran, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini. Le juge a pour fonction de condamner les opposants politiques et les dissidents civils, mais quand la sédition se situe dans son foyer domestique, le dilemme moral s’installe. Doit-il continuer à être fidèle à ses employeurs, ou bien doit-il trouver des stratagèmes afin que ses filles ne deviennent pas des victimes de la répression ? Ce questionnement a valu au réalisateur Mohammad Rasoulof, après avoir réalisé Les Graines du figuier sauvage, d’être arrêté, puis emprisonné, et après sa détention il a quitté l’Iran et s’est réfugié en Europe. 

Iman est donc un enquêteur du régime, qu’il sert fidèlement depuis 20 ans. Dans le système judiciaire iranien l’enquêteur est l’équivalent du juge d’instruction en France. Sa fraîche nomination est de bon augure car Iman peut espérer par la suite devenir juge au tribunal révolutionnaire ; ce qui lui permettrait de mettre sa famille définitivement à l’abri du besoin. Pour l’heure le juge vit avec son épouse Nejmeh et leurs 2 filles Rezva, étudiante, et Sana, lycéenne, dans un appartement d’un quartier résidentiel de Téhéran.

Mohammad Rasoulof prend le temps de nous installer (le film dure 2h46) dans le quotidien de cette famille attachante de la bourgeoisie iranienne, dont le chef de famille s’acquitte scrupuleusement de ses devoirs professionnels et familiaux. Pourtant, de jour en jour, Téhéran s’embrase, et la petite famille ne va pas être épargnée par les événements. Toute la force du film réside dans cette inévitable prise de conscience, chez les femmes du juge, que la société civile iranienne change, inexorablement. Mais les caciques du régime ne l’entendent pas de cette oreille. Alors on se dirige vers la tragédie, non pas grecque, mais perse.

Le cinéma iranien (ou persan) est un des plus beaux du monde car, même si ses films ont partie liée avec la réalité la plus brûlante, ils ne perdent jamais de vue ce qui fait le sel de la narration : la qualité remarquable de l’interprétation, et la beauté de chaque plan. Sans aucun doute possible Les Graines du figuier sauvage, qui était en Compétition officielle au Festival de Cannes cette année (2024) méritait la Palme d’Or tant convoitée. Il ne l’a pas obtenu, et à la place le jury présidé cette année par la réalisatrice américaine Greta Gerwig l’a récompensé du Prix spécial du jury.

Mais pour moi Les Graines du figuier sauvage est le premier chef d’œuvre incontestable de l’année cinéma 2024. Il figurera en très bonne place dans de nombreuses listes des 10 ou 12 meilleurs films de l’année écoulée, à n’en pas douter.

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Un été avec Natalie Wood (3/5)

Daisy Clover 

Un an après Une vierge sur canapé, changement de registre pour Natalie Wood en 1965, qui partage l’affiche avec la star masculine du moment Robert Redford, dans la comédie dramatique musicale Daisy Clover de Robert Mulligan. Du rôle de la psychologue ingénue qui se laisse séduire par Tony Curtis, elle passe à celui de la petite fiancée de l’Amérique (petit mythème sucré inventé par Hollywood dans les années 1930 et 1940 pour vendre des places de cinéma au plus grand nombre), qui malgré elle va tomber dans les griffes de prédateurs sexuels autrement plus carnassiers que le journaliste inconséquent du film précédent. Cette étude sociologique filmée, dansée et chantée de Robert Mulligan nous montre de quelles façons les hommes qui détiennent le pouvoir artistique et industriel s’y prennent pour araser à jamais le libre-arbitre des jeunes et jolies femmes dont ils font des esclaves consentantes. 

La jeune Daisy Clover, qui est encore mineure, vit chichement avec sa mère sur le front de mer californien. Elle tient une baraque foraine qui vend aussi des clichés des vedettes de cinéma de l’usine à rêves, et pousse la chansonnette pour dissiper son ennui. Un concours de circonstance va l’amener à devenir la nouvelle girl next door dont raffolent les américain.ne.s. On va lui faire enregistrer des chansons, tourner des films, assister à des avant-premières prestigieuses en compagnie de Myrna Loy, de Clark Gable et de Joan Crawford. Et notre jeune vedette va bien entendu s’amouracher de la coqueluche masculine du moment, le jeune acteur Wade Lewis, logé à la même enseigne qu’elle, c’est-à-dire une prison dorée dans la propriété d’un couple de producteurs à la tête du Swan Studio.

Dans ce film remarquable, où la caméra sait capter les beautés stupéfiantes de Natalie Wood et de Robert Redford (mais ce dernier n’est pas l’attrait principal du film, sa présence ne requiert l’usage que de 2 ou 3 bobines, guère plus), tous les éléments, même les plus insignifiants, sont importants, car ils soulignent l’enfermement dans lequel on maintient Daisy Clover. Par exemple, le nom du studio n’est pas anodin, Swan Studio, car en matière de cygnes noirs qui ne veulent pas jouer le jeu, à Hollywood ce n’est pas ce qui manque. La thématique du feu libérateur, qui brûle puis permet une renaissance chèrement acquise, est très bien amenée dans la dernière bobine : nous restons seul.e.s en présence de Daisy Clover, dans la maison au bord de l’océan qu’elle avait achetée à sa défunte mère avec ses émoluments de star de cinéma. Et nous nous régalons du génie comique de Natalie, qui a fait sienne la dextérité des génies burlesques d’autrefois : les Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd, Laurel & Hardy… Et puis cet arrêt sur images final sur Natalie, radieuse et riant aux éclats, enfin débarrassée une bonne fois pour toutes des ces mauvais génies qui la maintenaient dans une spirale de confusion et de désarroi !

L’année suivante, en 1966, elle sera de nouveau à l’affiche avec son alter égo masculin, le mythique Robert Redford, dans le très beau Propriété interdite de Sidney Pollack.

To be continued…

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Un été avec Natalie Wood (1/5)

Natalie #02 Le temps qui passe nous éloigne de ce qui fut, et qui n’est plus. Les merveilleux films des années 1960, quand le cinéma avait trouvé son rythme de croisière et que de nouveaux procédés techniques ingénieux les rendaient stupéfiants de beauté et de charme, se sont pourtant éloignés de nous comme les baïnes de la côte Atlantique qui s’en retournent vers le grand large.

Cependant les souvenirs, eux, sont comme les volcans : endormis, assoupis, mais jamais totalement éteints. Et des visages filmés en gros plan, des lignes de dialogue, doublées ou pas, des musiques de films, des plans, des mouvements d’appareil reviennent nous hanter. Et la quiétude de l’été est propice à ce retour originel vers la beauté au cinéma. Ainsi, il faut se souvenir à nouveau de la formidable actrice qu’était Natalie Wood.

Natalie Wood, c’était le charme, la fantaisie, le prodigieux don de l’interprétation, la sensualité et le sens de la comédie. Elle savait jouer vite, juste et bien. Cette actrice américaine née le 20 juillet 1938 à San Francisco (Californie) incarne pour toujours ce que le métier d’actrice de cinéma avait à offrir de meilleur, et de plus sincère. Pour celles et pour ceux qui me lisent depuis assez longtemps maintenant, vous l’avez compris : ce blog n’est pas, et ne sera jamais, le réceptacle des cancans ou des anecdotes graveleuses qui émaillent l’histoire du cinéma. J’ai en horreur les comptes-rendus de tournages qui détaillent le sordide et le grotesque des comportements des gens de cinéma. Un livre comme celui de Kenneth Anger, Hollywood Babylone, publié chez Tristram par mon ami Jean-Hubert Gailliot et Sylvie Martigny (des éditeurs exceptionnels au demeurant), me désespère. Je préfère nettement les œuvres des critiques et historiens du cinéma Kevin Brownlow, Christopher Frayling et Gian Luca Farinelli, qui ne passent pas leur temps à débiner à longueur de pages sur tel ou telle.

C’est pourquoi ce portrait amoureux de l’actrice Natalie Wood (qui sera le tout premier chapitre de mon livre à venir Portraits amoureux des actrices du cinéma mondial) ne s’occupera que de ce que cette femme a apporté de charme mutin et de drôlerie irrésistible dans tous les films dans lesquels elle a merveilleusement joué la comédie, et le drame aussi parfois. Et ils sont nombreux.

Nous commencerons son portrait au post suivant avec l’analyse de son jeu (si moderne) dans le film dont elle partageait l’affiche avec un Tony Curtis sensationnel en homme à la fois veule et séduisant, sans que jamais son jeu ne tombe dans les clichés ou les procédés. Il était pour cela bien aidé par l’interprétation au cordeau de sa partenaire féminine. Le film s’intitule Une vierge sur canapé, il a été réalisé en 1964 par le roi de la comédie domestique pour adultes Richard Quine et il a fait de Natalie la nouvelle jeune reine d’Hollywood.

To be continued…

 

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