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L’affirmation du héros américain : « Creed III » de Michael B. Jordan (2023)

Creed III Creed et Creed II racontaient la construction d’un lent accomplissement. Aidé par son mentor Rocky Balboa, le vieux boxeur de Philadelphie cabossé de partout, le jeune Adonis Creed, venu de Los Angeles, élevé à la dure dans des foyers et des familles d’accueil, n’avait pas profité de la vie matérielle confortable de son père Apollo Creed, une légende de la boxe. Mais épaulé par Rocky, Creed le deuxième du nom allait prendre son envol, se marier, avoir un enfant, et devenir Champion du monde des Lourds, comme son père.

Creed III (MGM, 2023), réalisé par son interprète, le formidable acteur Michael B. Jordan, nous montre que le bel édifice en apparence parfait de la vie de champion recèle en réalité des zones d’ombre, bien enfouies sous les tapis du salon. À cet égard ce film agit dans la mythologie franchisée Creed comme le faisait Rocky III : L’Œil du tigre (1982) en son temps dans celle de Rocky : les faux-semblants sont levés, car un antagoniste apparaît et oblige le héros à chausser les gants une fois encore. Désormais on ne se bat plus pour une nouvelle ceinture mais pour laver l’affront.

Damian Anderson était autrefois le meilleur ami d’Adonis Creed, au temps du foyer d’accueil à South Central, Los Angeles. On faisait les 400 coups ensemble et Damian, le plus âgé des deux, était promis à un bel avenir dans la boxe. Il était en train de monter rapidement vers le professionnalisme. Cependant, un soir, après un match gagné par K-O sur l’adversaire, ça a dérapé sévère dans L.A. Downtown. Et les deux brothers ne se sont plus jamais revus. c’était en 2002.

Aujourd’hui, 20 ans après, Adonis a raccroché les gants depuis 3 ans, depuis sa dernière ceinture de Champion du monde interfédéral. Il consacre tout son temps à sa mère malade, à sa femme Bianca, productrice de musique très en vue, et à leur adorable fille Amara, malentendante de naissance. Bientôt cet univers sécurisé va voler en éclats, car Damian refait surface.

Creed III raconte comment on s’arrange avec les vicissitudes du passé, de notre enfance, de notre jeunesse. Pendant combien de temps peut-on mettre à distance les événements qui ont fait de  nous ce que nous sommes aujourd’hui ? Creed, troisième du nom, remet les pendules à l’heure : de nos jours, aux États-Unis, ce qui compte vraiment ce n’est plus trouver sa juste place au sein du bigger than life. On résout une fois pour toute l’équation du rêve américain. Et après. Que reste-t-il à accomplir qui donne encore du sens à l’existence ?

Damian, lui, s’est sculpté un corps de soldat-citoyen de Sparte, tout seul, sans l’aide de personne, et comme le pressent Duke, le coach génial d’Adonis, quelqu’un comme Damian, quand il débarque quelque part, ne vous veut pas que du bien ; car il a trop de comptes à régler avec la terre entière. Damian Anderson veut à son tour tout ce qu’Adonis Creed possède et qu’il n’a jamais eu. La confrontation aura lieu sur un ring de boxe, le seul endroit au monde où personne ne triche. Et elle fera des étincelles. De quelles manières ?

Précipitez-vous dans les salles de cinéma pour le découvrir !

[Cet article est dédicacé à mon amie américaine Joy Herbers - Vive le Colorado, et gros bisous à toi depuis la Gascogne !]

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Direction d’orchestre et sentiments : « Tár » de Todd Field (2022)

Lydia Tár dirigeant l'Orchestre symphonique de Berlin.

Lydia Tár dirigeant l’Orchestre symphonique de Berlin.

On dirait que depuis un an ou deux les films-fleuves ont à nouveau la cote. Sortis sur nos écrans simultanément, deux productions américaines proposent chacune près de 3h de cinéma incandescent. Il s’agit de Babylon de Damien Chazelle et de Tár de Todd Field. Une tendance se dessine : pour renouer avec le public cinéphile d’autrefois, les cinéastes ont compris qu’il fallait revenir aux fondamentaux de l’exercice ; à savoir : raconter une histoire palpitante avec des actrices et des acteurs charismatiques, et ne pas négliger le travail formel sur l’image. Certain.e.s cinéastes ont enfin compris de quoi il retourne, qu’il faut laisser les phénomènes de mode aux plateformes de streaming payant. Les gens surconsomment et n’ont pas plus d’attachement que cela à l’esthétique. Sur les plateformes règnent les histoires à rallonge et le sensationnalisme sonore et visuel. Donc, il y a de la place pour le retour de la beauté au cinéma, et c’est une bonne nouvelle.

Le film Tár de Todd Field (États-Unis, Focus Features, 2023) rend haletante la vie quotidienne d’une femme chef d’orchestre. Lydia Tár, américaine, est à la tête du prestigieux Orchestre symphonique de Berlin, après avoir dirigé le Big Five, c’est-à-dire les orchestres symphoniques de New-York, de Boston, de Chicago, de Philadelphie et de Cleveland. Elle est unanimement considérée comme étant un génie de la musique. On la compare volontiers à Leonard Bernstein, son mentor, mais aussi à Wilhelm Furwäntgler, à Herbert von Karajan ou à Claudio Abbado.

Alors, qui d’autre que Cate Blanchett pour incarner à l’écran cette maestra next gen ? Évidemment, dans la vraie vie Lydia Tár n’existe pas. Pourtant l’actrice née à Melbourne en Australie, par sa performance rend l’existence de cette femme de pouvoir totalement crédible. Elle incarne par conséquent une artiste qui est le symbole de la réussite professionnelle, mais aussi son corollaire, l’arrogance, la manipulation charismatique et le népotisme, à cause d’une hubris de moins en moins mesurée et bientôt débordante.

Le film colle à une certaine actualité : celle de la médisance d’abord, puis des accusations sur les réseaux sociaux et sur les smartphones, quand n’importe qui se fait accusateur public, juge et bourreau. Une femme anticonformiste, qui est au-dessus de ses pairs dans la pratique de son art – la direction d’orchestre – va laisser apparaître petit à petit des fêlures, plus nombreuses qu’on ne croyait, dans l’ordonnancement de son mode de vie privilégié. La question qui se pose est : Lydia Tár est-elle une mauvaise personne, manipulatrice et vouant les êtres qui l’approchent de trop près à la destruction irrémédiable ? Des propos tenus sans filtre dans le cadre d’une Master-class à la Juilliard School, à New-York, puis un accès de népotisme dans la gouvernance artistique du Symphonique de Berlin, vont conduire la musicienne et l’interprète vers le point de bascule.

En 2h38 précisément nous assistons, impuissants, à la mise à feu, au déploiement, puis aux brusques embardées d’une trajectoire trop belle pour n’être pas marquée du sceau de l’infamie ou du déni. Ce film de Todd Field est remarquable car il nous dit qu’à trop se frotter aux vraies beautés artistiques, non seulement on se brûle, mais on répand aussi le feu destructeur tout autour de nous.

Décidément, en ce tout début d’année 2023, le cinéma qu’on aime par-dessus tout résiste vaillamment aux sirènes du marché audiovisuel décérébré.

 

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Que sont les fées devenues ? : « The Banshees of Inisherin » de Martin McDonagh (2022)

Deux immenses comédiens, Colin Farrell et  Brendan Gleeson, dans une merveille de film celte.

Deux immenses comédiens, Colin Farrell et Brendan Gleeson, dans une merveille de film celte.

The Banshees of Inisherin est un film irlandais de Martin McDonagh, produit par les firmes Searchlight Pictures, Blueprint Pictures et Film 4, et distribué pendant la fin de l’année 2022.

Un jour de mars 1923, sur une petite île au large de l’Irlande, Colm Doherty décide de ne plus adresser la parole à son meilleur ami, Pádraic Sullivan. Ce dernier, au début surpris, ensuite de plus en plus décontenancé, cherche à savoir pourquoi Colm a pris cette décision. Et sur l’île tout le monde cherche à savoir si les deux amis ne se seraient pas fâchés, un soir plus arrosé que les autres par le whiskey et les pintes de bière brune.

Ce film écrit et réalisé par le cinéaste irlandais Martin McDonagh (qui nous avait gratifiés en 2008 d’un génial Bons Baisers de Bruges) ausculte une relation amicale qui tourne au fiasco. Les deux amis qui ne se comprennent plus sur cette île désolée sont interprétés par les grands, très grands Colin Farrell et Brendan Gleeson. D’ailleurs le rôle de Pádraic, l’ami délaissé, a valu à Mister Farrell le prix d’interprétation masculine au Festival de cinéma de Venise l’an dernier (édition 2022). Les images somptueuses du chef opérateur Ben Davis de cette nature irlandaise resplendissante, couplées à une musique celte du meilleur effet de la part du compositeur Carter Burwell, sont l’écrin idéal pour raconter cette histoire inattendue, à la trame simple comme bonjour : pourquoi, un jour, quelqu’un décide de ne plus avoir d’affection pour quelqu’un d’autre ?

Pendant que ce mini-drame intimiste se joue, sur la grande île d’Irlande, un autre a lieu, beaucoup plus ample : la guerre civile oppose les irlandais entre eux, catholiques contre protestants. Alors un des personnages dit : c’était mieux quand nous autres irlandais avions le même ennemi, les anglais. Sur la toile de fond de la guerre civile qui déchire les familles, deux hommes à l’écart du monde et de ses préoccupations religieuses et géopolitiques, ne se comprennent plus. Aux tourments de la guerre en grand, va succéder l’incompréhension entre deux êtres humains que tout rapprochait encore le jour d’avant. Entre eux, il y a la présence lumineuse de la sœur de Pádraic, la douce et très intelligente Siobhán, qui doit faire tout son possible, pour que la situation ne dégénère pas.

Ce très beau film irlandais, merveilleusement interprété par Miss Kerry Condon et Misters Colin Farrell et Brendan Gleeson, nous fait prendre conscience d’une chose, une seule : en France, est-on seulement capable aujourd’hui de réaliser un film aussi sensible, généreux et délicat ?

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« Le Cours de la vie » de Frédéric Sojcher (2023)

Agnès Jaoui, une actrice en majesté dans le 5e long-métrage de Frédéric Sojcher.

Agnès Jaoui, une actrice en majesté dans le 5e long-métrage de Frédéric Sojcher.

Dans le cadre du 25e festival Indépendance(s) & Création [à Auch et dans le Gers, du 5 au 9 octobre 2022 - www.cine32.com] :

Projeté en avant-première publique et nationale le jeudi 6 octobre 2022 dans la Salle 3 de Ciné 32 à Auch, Le Cours de la vie, 5e long-métrage du réalisateur belge Frédéric Sojcher, a fait l’unanimité auprès d’un public cinéphile aguerri, et très enthousiaste.

Le film, qui est la mise en images, en musique (de Vladimir Cosma) et en sons d’un scénario d’Alain Layrac, nous amène dans le sillage d’une scénariste parisienne célèbre qui vient animer, l’espace d’une journée, une Master-classe sur son métier, devant des élèves en cinéma de l’ENSAV [École nationale supérieure de l'audiovisuel] à Toulouse. Autrefois, quand elle était beaucoup plus jeune, cette scénariste (jouée à la perfection par Agnès Jaoui) a vécu en couple avec le directeur de l’école, interprété tout en retenue par Jonathan Zaccaï. Et ce dernier l’a invitée à rencontrer ses étudiant.e.s.

D’ailleurs, dès l’incipit du film (ou son ouverture – comme à l’opéra), qui est une merveille d’inventivité séquentielle et rythmique, on suit Agnès Jaoui, forclose à l’intérieur de son taxi qui la mène vers le centre-ville toulousain, à côté de Saint-Sernin, rue du Taur, jusque dans les locaux de l’école, où l’attend l’assistante du directeur, jouée par Géraldine Nakache, toute en pétulance bienvenue. Et on ne la lâchera plus. Car ce film est aussi un portrait naturaliste et vibrant d’une actrice et scénariste au travail.

Ceci posé, et de manière magistrale, Frédéric Sojcher va nous amener, par petites touches enregistrées par la caméra de cinéma, à essayer d’évaluer quelle est la teneur du lien qui unissait autrefois la scénariste célébrée et son vieil ami perdu de vue depuis près de trente ans. Car ce directeur d’école de cinéma paraît bien esseulé, à cause des tracas que la vie lui inflige : il ne sait pas trop pourquoi il a envie de quitter sa femme, Céline, libraire, et puis il y a sa fille adolescente aussi, lycéenne à Saint-Sernin, à deux pas de son bureau à l’ENSAV, qui accuse le coup à cause des indécisions de son père.

En s’appuyant sur le solide scénario d’Alain Layrac, composé à partir de son propre manuel d’écriture adapté pour le cinéma, Frédéric Sojcher nous enjoint à nous remémorer, toutes et tous, les petits détails intimes, fédérateurs, discrets mais puissants, qui font le sel de la vie : la délicatesse du sentiment, l’émotion à fleur de visage, les regards bienveillants qui en disent long, la douleur toujours présente mais apaisée par la douceur des mots et des images qui enveloppent et soignent tout à la fois.

Avec la complicité de son vieux camarade de cinéma Alain Layrac, Frédéric Sojcher a réalisé, en toute discrétion, une merveille de film, délicat, fin, nuancé et sincère ; lequel résistera au temps et deviendra, sans nul doute, avec la patine des années, la pièce maîtresse de notre cinémathèque intérieure.

 

 

 

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Quand la fantaisie atténuait la tristesse

 

Quatre garçons dans le vent des années 1970 s'en donnent à cœur joie.

Quatre garçons dans le vent des années 1970 s’en donnent à cœur joie.

Ce sont quatre copains, quatre garçons dans le vent de la France giscardienne. Nous sommes en 1976 et les socialistes ne sont pas encore revenus au pouvoir (il faudra attendre mai 1981 pour cela). Et puis sous François Mitterrand, Claude Brasseur incarnera plutôt des types durs au mal (dans Une affaire d’hommes de Georges Conchon en 1981, ou encore dans Légitime violence de Serge Leroy un an plus tard, en 1982). Quant à son copain Jean Rochefort, une fois les socialistes revenus Place Beauvau comme au Quai d’Orsay ou encore Place Vendôme, ce dernier s’intéressera de plus en plus aux chevaux et à l’équitation, sans cesser toutefois de jouer dans des films solides (comme Un dimanche de flic de Michel Vianey en 1983, où il retrouve Victor Lanoux, ou encore L’indiscrétion de Pierre Lary en 1982, en compagnie de Jean-Pierre Marielle et de la divine Dominique Sanda).

Mais en attendant, en 1976 et en 1977, les quatre garçons que sont Jean Rochefort, Guy Bedos, Victor Lanoux et Claude Brasseur, ont pour seule obsession de prendre un peu de bon temps en jouant au tennis en double et en essayant de conquérir une femme (c’est surtout le cas d’Étienne Dorsay, joué avec finesse par l’impérial Jean Rochefort – dire que je l’ai croisé un jour Place Wilson à Toulouse, en 1994 ou en 1995, et que je n’ai pas osé l’aborder pour lui témoigner toute mon admiration ; j’étais jeune alors, et incapable de cette générosité-là : dire à un artiste de cinéma qu’on l’aime. Oui, bon, séduire une femme d’accord, mais si possible jeune, afin de faire oublier la routine d’une vie conjugale routinière qui met la libido en sourdine (il faut dire que madame a décidé de reprendre ses études universitaires et par conséquent ouvre l’appartement bourgeois à une flopée de chevelu.e.s qui préparent le Grand Soir ; seul le jeune Christophe Bourseiller ne s’y trompe pas, qui veut coucher à tout prix avec Marthe Dorsay (délicieuse Danièle Delorme), l’épouse d’Étienne.

Enfin, quoi, Étienne Dorsay s’ennuie au Ministère de l’Information. Alors il va se prendre d’une passion toute juvénile pour la pétulante Charlotte (incarnée avec très grande classe par l’immense comédienne Annie Duperey), alors que sa propre épouse, Marthe, est la dignité faite femme. Mais un homme marié, encore aujourd’hui, peut-il réellement se rendre compte de ce qu’il faut d’abnégation, de vrai courage et de sens du sacrifice, pour supporter les invraisemblables et mesquines supplications de n’importe quel pathétique mâle (cela, Victor Lanoux le joue à la perfection dans son rôle de Bouly le boulet). D’ailleurs de cette bande des quatre, il est le seul à avoir un rôle très ingrat, et comme Lanoux le joue à la perfection, on se rend alors compte qu’il était lui aussi un formidable acteur.

Un éléphant ça trompe énormément d’Yves Robert (Gaumont, 1976) nous parle de cela : pendant que Rome brûle nous contemplons, debout sur l’Aventin et pour le moment à l’abri des flammes, avec une jubilation discrète, le brasier s’étendre et les flammèches commencer à lécher les murs des maisons en torchis des faubourgs ; Claude Brasseur, ou plutôt Daniel, son personnage d’avocat suffisant, joue lui-aussi avec le feu en séduisant de jeunes giscardiens à gourmette…

… à suivre

 

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Looking for Cannes : [#2] « Garçon Chiffon »

 

Nicolas Maury ausculte Paris dans "Garçon Chiffon".

Nicolas Maury ausculte Paris dans « Garçon Chiffon ».

Garçon Chiffon (France, CG CinémaHigh Sea ProductionRégion Nouvelle-Aquitaine, 2020) est un film français de Nicolas Maury. Il s’agit d’une comédie dramatique dans laquelle Nicolas Maury (comédien doué révélé par la série 10%) incarne un comédien trentenaire parisien, Jérémie Meyer, pour qui les vies professionnelle et sentimentale ne marchent pas fort. Un réalisateur, Jean-Marc Barr, décide de se passer de lui au dernier moment ; et son petit ami, Albert, un vétérinaire charismatique, a l’air de se rapprocher de son jeune assistant.

Nous sommes au début de l’été, à Paris, et devant autant de déconvenues en si peu de temps, notre personnage décide d’aller se ressourcer à la campagne, dans la propriété familiale. Il y rejoint sa mère qui l’a aménagée en chambres d’hôtes à peu prés désertes. Les retrouvailles avec la maman, jouée avec beaucoup d’entrain par la subtile Nathalie Baye, sont savoureuses à souhait [d'ailleurs le film est souvent drôle, ce qui ne gâte rien]. L’air de rien, en se mettant à nu sans aucune fausse pudeur, Nicolas Maury touche à la vérité ultime du cinéma : celle de dévoiler ses sentiments sans la moindre trace de niaiserie ou d’affectation.

Cette comédie douce-amère délicate – et joliment filmée – fait éclater le talent lo-fi d’un jeune réalisateur et comédien au sommet de son art. Il faut désormais compter sur Nicolas Maury pour nous faire aimer les films français sensibles et diablement  intelligents.

Il faut aussi noter la partition particulièrement délicieuse de la divine Laure Calamy, une amie chère du réalisateur/acteur. Il faut absolument découvrir cette surprenante comédienne dans Antoinette dans les Cévennes (France, Chapka FilmsLa FilmerieFrance 3 Cinéma, 2020) de la réalisatrice Caroline Vignal.

Avec ces trois-là (Nicolas Maury, Laure Calamy et Caroline Vignal) se dessine une bien belle famille de cinéma. Que nous allons suivre avec plaisir.

À noter également que Garçon Chiffon (très beau titre s’il en est) faisait partie de la Sélection officielle Cannes 2020.

 

 

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En 2021, un « Slalom » sinon rien !

Jérémie Renier et Noée Abita dans cet extraordinaire "Slalom" de Charlène Favier.

Jérémie Renier et Noée Abita dans cet extraordinaire « Slalom » de Charlène Favier.

Avoir été empêché d’aller au cinéma pendant au moins 6 longs mois permet de comprendre à quel point la projection d’un film en salle reste une expérience incomparable. Ainsi, nous étions nombreux ce mercredi 19 mai 2021 à nous rendre dans notre cinéma préféré (pour ce qui me concerne Ciné 32, à Auch dans le Gers), pour y voir un des nombreux films que les distributeurs et les programmatrices de salles avaient en réserve.

À partir de cette date du 19 mai, et jusqu’à l’été, à peu près 200 nouveaux films, dont la plupart ont été tournés en pleine pandémie ou juste avant, attendent de débarquer ; malheureusement leur temps de présence à l’écran risque d’être drastiquement réduit, tant l’embouteillage des films est important.

Pour ce retour en salle tant attendu j’ai eu le bonheur de voir un premier film français, réalisé par Charlène Favier : il s’agit de Slalom (France, Mille et Une Productions, 2021), qui a pour interprètes principaux une toute jeune comédienne répondant au nom de Noée Abita, et le grand acteur de cinéma Jérémie Renier. Ce drame naturaliste met face-à-face une adolescente de 15 ans, en ski-étude dans un lycée situé dans les Alpes françaises, et son coach, un quadragénaire qui vampirise littéralement ses élèves-recrues.

Le film, intense, nous montre de l’intérieur ce que ça fait d’être happé, d’être hypnotisé, par un mentor charismatique qui se sert de sa position pédagogique pour abuser de l’innocence d’une personnalité en construction, pas encore tout à fait autonome. En même temps, ce premier long-métrage n’élude aucune des chausse-trappes que ce genre de récit génère automatiquement : comme par exemple la question de savoir si le sport de haut niveau, dans ses infrastructures mêmes, lesquelles sont pensées dans un moment d’effervescence jubilatoire – pour ce qui est du ski alpin français, disons depuis l’époque des Jeux Olympiques d’Hiver d’Albertville en 1992 -, n’induit pas ce comportement prédateur outrancier au sein des fédérations sportives et des comités de pilotage. La question, cruciale, reste posée, mais fort heureusement cette réalisation extrêmement maîtrisée et soignée n’est en aucun cas un film-dossier de plus qui illustrerait un thème sociologique contemporain.

À qui appartient le corps d’une jeune femme en devenir ? À elle-même ou bien à celles et à ceux qui le fétichisent et qui, peu à peu, par leurs paroles et par leurs gestes, se mettent à le démolir ?

Slalom de Charlène Favier est un film admirable, lucide, courageux, délicat et suprêmement intelligent. La beauté sidérante des Alpes sous la neige, alliée au caractère volontaire de sa jeune héroïne, blessée mais résiliente, qui gravit les sommets l’un après l’autre (d’abord elle devient championne de France de slalom, ensuite championne d’Europe de la même discipline de ski alpin), tout cela ensemble nous hante de manière entêtante après la projection.

Slalom est une œuvre cinématographique d’aujourd’hui parfaitement aboutie, et qui accompagne l’éclosion d’une magnifique réalisatrice de films de cinéma, et d’une très belle jeune comédienne, que nous suivrons toutes deux passionnément au long des années.

Ajoutons qu’avant le démarrage de la séance, dans la Salle 5 de Ciné 32, une programmatrice nous a remerciés d’être présentes et présents au cinéma pour accompagner cette nécessaire et salutaire reprise d’activité culturelle. Qu’elle en soit ici chaleureusement remerciée à son tour.

 

 

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Courir à en perdre haleine : « Un enfant de Calabre » de Luigi Comencini (1987)

un enfant de calabre Un enfant de Calabre (Un ragazzo di Calabria, Italie/France, 1987) est un film important de Luigi Comencini. Il marque une apothéose dans la carrière, longue et prestigieuse, de ce cinéaste italien qui a fait partie de ces personnalités très importantes du cinéma transalpin d’après-guerre. Pendant longtemps Luigi Comencini a été considéré comme un petit maître du cinéma. Il n’y a rien de plus faux, car son cinéma, sans esbroufe, d’une simplicité désarmante, rend compte avec beaucoup de délicatesse de ce qu’est l’expérience de vivre, précieuse et fragile à la fois.

Dans ce film qui date de 1987 on se prend d’affection pour un garçon qui adore courir à travers les champs, en rase campagne. Il est le fils aîné d’une fratrie, son père et sa mère sont des gens modestes qui vivent dans un hameau de Calabre. Plutôt que prendre le bus de ramassage scolaire qui l’amène à l’école, Mimi préfère y aller en courant, pieds nus. Le chauffeur du bus le repère et, impressionné par l’endurance et la vivacité de Mimi, décide de l’entraîner afin d’en faire un futur champion de courses à pied. Mais devant la résistance farouche du père, il va falloir ruser pour aider Mimi dans sa quête de la foulée parfaite.

L’histoire est simple comme bonjour et pourtant elle réactive avec bonheur tous les mythes gréco-latins qui font le sel de notre culture. Les paysages de la campagne calabraise, que Comencini a filmés en été, participent de la narration ; on se croirait presque dans un film de Pagnol tant la délicatesse du propos se marie à merveille à l’interprétation haut de gamme donnée par le merveilleux acteur de cinéma italien Gian Maria Volontè.

En jouant le rôle de Felice, ce chauffeur de bus qui se fait passer pour un ancien champion de course à pied qu’un maudit accident à la jambe dans sa jeunesse aurait détourné de son destin tout tracé, Gian Maria Volontè ajoute un personnage attachant à une filmographie à l’époque déjà bien fournie.

Ce film sensible de Luigi Comencini est une pure merveille.

 

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Le deuxième siècle du cinéma commence maintenant [#5]

Une belle actrice de talent sur la trace de ses prestigieuses consœurs.

Une belle actrice de talent sur la trace de ses prestigieuses consœurs.

Aimer le cinéma, c’est aimer celles et ceux qui l’incarnent.

Les actrices et les acteurs de cinéma sont la matérialisation concrète du désir puissant de vouloir raconter une histoire en images et en sons.

Ce désir puissant existe partout, en tous lieux, en différents endroits de la planète, parfois aux antipodes les uns des autres. L’envie sensationnelle de vouloir donner à voir ce qu’on a en tête passe toujours, depuis 1895, par le corps de l’actrice et de l’acteur. Les réalisat.eur.rice.s ne dirigent pas tellement leurs comédien.ne.s mais ils et elles les incitent à incarner un personnage en modelant avec d’infinies précautions une attitude, un geste et une intonation. Nous sommes toutes et tous les propres acteurs de nos vies ; chacun de nos sentiments, chacune de nos attitudes peuvent donner lieu à une multitude de récits. Alors le génie de la mise en scène de cinéma réside dans cette qualité essentielle : celle de traduire en scène, en séquence dialoguée, à travers une valeur de plan, par le truchement de la caméra et du micro, la variété et la complexité de nos comportements humains, en essence et en acte.

C’est pour cette raison que nous aimons tellement nous voir dans le miroir de l’écran blanc de la salle de cinéma. Nos orientations sensorielles, nos compréhensions, parfois justes, parfois erronées, du sens des choses se trouvent traduites en 24 images/seconde sur une bande de celluloïd de 16 ou de 35 mm, en couleurs ou en noir & blanc, en Mono ou en Stéréo.

En 2020, les corps, les visages de cinéma incarnent de nouveaux modèles de figuration et de représentation ; et certaines carrières sont émouvantes à scruter, en ce qu’elles nous éblouissent : une actrice comme Kristen Stewart, révélée par la saga de teen-movies Twilight (de 2008 à 2012), occupe crânement l’affiche depuis tout ce temps-là. Et ce n’est pourtant pas si facile, et pas donné à tout le monde, de garder année après année cette stature d’icône chic et glamour dans un monde globalisé qui a fait de l’oubli son principal principe d’occupation des jeunes esprits. En incarnant dans un biopic l’actrice américaine Jean Seberg (Seberg, Benedict Andrews, Royaume-Uni/États-Unis, Dolby Atmos, 2019) Kristen Stewart montre qu’elle se place dans une continuité artistique choisie, et âprement négociée.

À suivre…

 

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For the lovers, for the beginners, for the pranksters : « Vinyl » (2016)

Vinyl En 2016 Martin Scorsese s’associait à Mick Jagger et à Rich Cohen pour créer une série sur le rock’n’roll circus et sur New-York. En inscrivant les protagonistes durant l’année 1973, et en les faisant évoluer au sommet de la hype qui agite la grosse pomme (la toile de fond de l’époque est orchestrée par la musique du Velvet Underground, de David Bowie, de Grand Funk Railroad et des New-York Dolls), les créateurs de cette série grand luxe avaient pour ambition de retranscrire le son, la couleur et les affects de cette époque créative hors du commun.

En inventant des musiciens (Hannibal) et des groupes de punk-rock (The Nasty Bits) et en les mélangeant aux légendes de la scène des seventies, Martin Scorsese et Mick Jagger revenaient sur les traces de leur passé fulgurant. De plus, en réalisant le pilote de la série, Marty prouvait qu’il était resté ce génial réalisateur, dont on pensait qu’il avait fini par dételer après les échecs cuisants de ces derniers films pour le cinéma (Silence en 2016 et The Irish Man en 2019, ce dernier n’étant même pas distribué au cinéma – la faute à Netflix, évidemment).

Mais dans Vinyl (États-Unis, 2016, 1 saison de 10 épisodes), accompagné pour les 9 épisodes qui suivent le pilote par la crème de la crème américaine en matière de réalisation de vrais long-métrages de cinéma qui vous tiennent en haleine de la première minute à la dernière (Carl Franklin aka Le Diable en robe bleue, 1995 ; Mark Romanek aka Photo Obsession, 2002 ; ou encore Allen Coulter aka Hollywoodland, 2006) on associe l’univers de la pègre new-yorkaise à celui de la scène musicale rock, et le résultat est totalement décoiffant.

N’en déplaise aux âmes chagrines qui n’ont vu dans cette série, dont n’existe pour l’heure qu’une unique saison comprenant 10 épisodes, lesquels se répondent de bout en bout à un rythme ininterrompu pendant plus de 10 heures d’anicroches narratives, visuelles, sonores et musicales, Vinyl nous plonge au plein cœur de la marmite bouillonnante dans laquelle se fabrique la bande-son des vies tumultueuses. En suivant ces aventures hautes en couleurs d’un patron de label (génialement interprété par l’immense Bobby Cannavale) et de ses associés et de quelques employé.e.s, on revisite toute l’histoire du rock et de la pop de la décennie seventies. Ça fait un bien fou aux yeux et surtout aux oreilles.

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