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Ciné 90 : (#10) « Thelma & Louise »

Thelma et Louise 

Thelma Dickinson et Louise Sawyer sont deux copines inséparables qui vivent dans la même ville de l’Arkansas. Thelma est une jeune femme mariée au foyer. Elle n’a pas d’enfant et elle confie à Louise que son mari, Darryl, n’en veut pas à cause de son immaturité. Louise, elle, est serveuse dans un diner et a une relation amoureuse compliquée avec Jimmy Lennox, une sorte de voyou immature lui aussi. Elle n’a pas d’enfant non plus.

Bienvenus à toutes et à tous dans le monde cruel des Desperate Housewives treize ans avant la diffusion télé de la série du même nom (8 saisons, de 2004 à 2012).

En quelques scènes irrésistibles (Thelma chez elle au moment du petit déjeuner, pendant que son mari, veule à souhait, s’apprête à aller au boulot ; Louise en plein service, jonglant entre le téléphone et les clients à contenter en plein rush de service) le réalisateur britannique Ridley Scott, qui était alors en perte de vitesse au box-office à ce moment-là de sa carrière (en 1991), mais pas du point de vue artistique – nous y reviendrons, dresse le portrait de deux femmes que nous allons irrésistiblement aimer.

Avoir confié les rôles de Thelma et Louise à Geena Davis et à Susan Sarandon relève aujourd’hui de l’évidence. Elles sont toutes les deux magistrales dans leur capacité à incarner, le plus naturellement du monde, sans effort apparent, ces deux types de personnage : Thelma semble être une jeune femme écervelée vivant sous l’emprise de son mari, un pauvre type qui ne la mérite pas ; Louise semble avoir davantage les pieds sur terre, mais ne s’en sort pas mieux avec son mec. Elles ont décidé de passer un week-end ensemble loin de leurs hommes, et de s’éclater dans un bungalow, en pleine nature, avec de la picole comme seule compagnie. Oui, mais voilà, la route est dangereuse pour deux femmes seules en cet endroit du monde dit civilisé, aux confins de l’Arkansas, de l’Oklahoma et du Texas. On ne s’approche pas impunément de la frontière avec le Mexique sans y laisser des plumes (les indiens en savaient quelque chose).

Ridley Scott, génial réalisateur, est un entomologiste de l’espèce humaine. En utilisant le téléobjectif, qu’il braque sur les beaux visages de Geena et de Susan, il révèle les rêves enfouis sous la carapace de chaque jour : Thelma est une outlaw et ne le savait pas ; Louise est une femme de caractère mais cache des blessures secrètes qui la détruisent irrémédiablement.

Thelma & Louise (1991), ce très beau film de Ridley Scott, dont une des photos de tournage a illustré la magnifique affiche du Festival de Cannes 2026, a montré l’ampleur du talent inouï de ce cinéaste qui avait à son actif deux chefs-d’œuvre de la science-fiction : Alien. Le Huitième passager (1979) et Blade Runner (1982). Cependant, les critiques l’avaient un peu trop vite enterré, pensant avoir à faire à un fabricant d’images colorées et superficielles, pour ne pas dire inoffensives. Seulement, avec la patine des années, ses films suivants, Legend (1985), Traquée (1987), et Black Rain (1989) sont devenus des références cinéphiliques incontournables dans leur genre respectif : la fantasy, le polar et le thriller. C’est plutôt après la réussite totale de Thelma & Louise que la carrière de Ridley Scott s’enlise avec 1492 : Christophe Colomb (1992), Lame de fond (1996), et À armes égales (1997). C’est, coup pour coup, son spectaculaire péplum Gladiator en 2000 (que les deux grands spécialistes français de la Rome antique, Lucien Jerphagnon et Paul Veyne, aimaient à la folie) et Hannibal et La Chute du faucon noir en 2001 qui vont redorer son blason de réalisateur incontournable.

Alors, Thelma & Louise, ce film admirable, clôture t’il sa première période, incandescente, commencée en fanfare avec son drame napoléonien Les Duellistes en 1977 ? Ou bien ouvre t’il sa deuxième période, celle d’une complète réinvention de son cinéma ?

Le débat reste ouvert…

À suivre…

 

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Ciné 70 : (#2) « Guet-apens »

guet-apens 

Au moment de la sortie du film Guet-apens (The Getaway) en 1972, il reste huit ans à vivre à l’acteur masculin principal, Steve McQueen. Il se sait condamné. Mais ce film-là, ce rôle-là, avec cette interprète féminine à ses côtés, la puissante actrice Ali McGraw, sera son chant du cygne.

D’un matériau classique et archi usé (la préparation du braquage d’une banque avec des colistiers imposés par un malfrat, puis l’affaire qui tourne court), le réalisateur américain Sam Peckinpah livre une composition baroque, dans laquelle les tirs au fusil à pompe se mêlent aux dialogues minimalistes. Les différents personnages sont dessinés avec la caméra d’un trait vigoureux. La brune est une tough girl qui n’a pas froid aux yeux, et c’est elle en fin de compte l’héroïne du film. Car elle ne laisse jamais tomber, même quand la situation semble désespérée. Elle se sacrifie pour faire sortir son mari de prison. Elle est violentée par son Doc McCoy qui crève à petit feu de jalousie mal digérée. Mais c’est elle seule qui lui sauve la vie. Pendant ce temps la blonde du film, la femme du vétérinaire, s’humilie avec l’antagoniste, une brute épaisse qui, comme un tueur mécanique, se relève toujours alors qu’on le croyait mort. La course-poursuite entre les malfrats et le Doc et sa femme, à travers les paysages arides du Texas et du Mexique, symbolisent l’errance dans laquelle furent plongés les États-Unis d’Amérique après l’assassinat de leur président à Dallas, neuf ans plus tôt.

Dans les premières bobines, quand Doc surveille, en compagnie de sa femme, les allées et venues des employés de la banque qu’il s’apprête à cambrioler, dans un mouvement de caméra en plongée, Peckinpah rejoue le traumatisme national de l’assassinat de JFK. Le film témoigne de cet élan crépusculaire qui a alimenté la machine à fantasmes hollywoodienne. On était en 1972 au cœur du réacteur de ce nouveau cinéma porté à bout de caméra par les Jeunes Turcs (Spielberg, Coppola, Scorsese, De Palma, Friedkin, et les autres) de la nouvelle donne cinéphilique.

Peckinpah, ce vieux roublard, se frotte à eux et propose sa version des faits : dorénavant, il s’agit de foutre le camp, de mettre le cap vers ce Sud mythique qui n’existe pas, celui de l’Eldorado des Conquistadores violents et névrosés. Au même moment (toujours en 1972), un autre allumé de la caméra, Werner Herzog, filme une fuite en avant mortifère dans Aguirre, la colère de Dieu.

Qui peut revenir sain et sauf d’une telle embardée, en ce début des années 1970 qui redéfinissent en profondeur le spectacle cinématographique hollywoodien ? Il faudra attendre 1979, c’est-à-dire la fin de la décennie, pour que ce vieux rusé de Don Siegel apporte un semblant de réponse dans son très beau L’Évadé d’Alcatraz, en compagnie de Clint Eastwood et de Patrick McGoohan.

On a pu prétendre que Sam Peckinpah était un marginal de la profession. C’est totalement faux, le beau diable a toujours œuvré dans le cœur même du système de production audiovisuelle états-unienne ; il dynamite les conventions, mais toujours à l’intérieur d’un cadre parfaitement orthonormé. Peckinpah réalise ses films avec l’aval de ses acteurs et de ses actrices ; il les filme frontalement, sans faux-semblants, et ils en redemandent.

Puissant morceau de bravoure, film nerveux et rythmé par la superbe partition de Quincy Jones et la somptueuse photographie de Lucien Ballard, The Getaway devient dès sa sortie sur les écrans, en 1972, un classique instantané, en même temps que le véhicule idéal pour abriter les amours XXL de son couple de stars McGraw/McQueen, ou le mariage du feu et du… feu.

Un an plus tard, Steve McQueen nous offrira un nouveau morceau de bravoure dans Papillon (1973), de Franklin J. Schaffner, cette fois en compagnie de Dustin Hoffman… Histoire à suivre.

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Les films policiers français : (#5) « Garde à vue »

Le face-à-face de deux très grands acteurs de cinéma : Lino Ventura et Michel Serrault.

Le face-à-face de deux très grands acteurs de cinéma : Lino Ventura et Michel Serrault.

Quand Claude Miller, un jeune réalisateur brillant, met en scène pour le cinéma le scénario de Garde à vue (Studio TF1, 1981), tiré d’un roman de la Série noire de Gallimard (de John Wainwright), et dont les dialogues sont signés Michel Audiard, les deux principaux acteurs pressentis pour incarner les têtes d’affiche n’hésitent pas une seconde, et donnent leur accord tout de suite. C’est ce qu’explique Claude Miller lui-même dans un des bonus du film édité par Rimini Éditions. Ces deux acteurs, deux monstres sacrés du cinéma français de ce temps-là (le début des années 1980), sont Lino Ventura et Michel Serrault, accompagnés dans cette aventure cinématographique exceptionnelle par les non moins talentueux Guy Marchand et Romy Schneider.

De quoi s’agit-il ?

Pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, dans une grande ville de province, l’inspecteur de police Antoine Gallien (Lino) convoque le notaire Jérôme Martinaud (Serrault) dans les locaux de la P. J. afin de vérifier quelques détails dans une affaire de double meurtre de fillettes. Peu de temps auparavant deux gamines de 12 ans ont été kidnappées, étranglées et violées. Cet horrible double meurtre révulse l’inspecteur ; mais comme il s’agit d’un flic au cuir tanné par l’expérience, qui en a vu d’autres, il ne brusque pas Maître Martinaud. Il lui pose des questions anodines, qui n’ont l’air de rien. Petit à petit Gallien met en place, subtilement, l’engrenage d’un interrogatoire musclé. 

Il fallait toute la finesse de jeu de Lino Ventura pour incarner ce flic robuste, dont la conscience morale ne vacille pas. Mais alors, qui pouvait être à la hauteur pour donner la réplique à Lino ? Eh bien, Michel Serrault, que spectatrices et spectateurs étaient plus habitués à voir dans le registre comique (La Cage aux folles I et II en 1978 et en 1980, La Gueule de l’autre de Pierre Tchernia en 1979, ou encore dans Buffet froid de Bertrand Blier, toujours en 1979), relève le défi avec une classe inimitable. Je pense que c’est avec ce rôle au cinéma, dans ce film précisément, que Michel Serrault prouve à quel point il est un acteur phénoménal. La maîtrise de son art de l’interprétation se déploie pendant toute la durée du film. En 1H31, ou le temps de l’interrogatoire, qui d’anodin se transforme en garde à vue anxiogène et irrespirable, Michel Serrault fait passer toutes les émotions sur son beau visage de quinquagénaire (il avait 53 ans au moment du tournage, soit l’âge que j’ai cette année soit dit en passant) bafoué par la corruption du temps qui passe et qui n’épargne personne.

Ce film de Claude Miller est devenu un classique du cinéma français de ces cinquante dernières années. On peut le voir, le revoir, sans jamais s’en lasser. Car les plans tournés en studio, le jeu des acteurs et celui de Romy Schneider, impeccable comme toujours, la photographie extrêmement soignée, participent de cette prodigieuse aventure policière en temps réel qui nous laisse pantois au dernier plan du film. Mais heureuses et heureux d’avoir découvert l’exceptionnelle qualité de cette œuvre cinématographique inoubliable.

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